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mardi 25 août 2015

Dans la France descendante des sans-dents : "Monsieur, vous n’avez plus le droit à la CMU, je suis obligé de vous arracher votre bridge !"

Dessin de Rodophe Urbs

Le 18 mai 2015, il m’est arrivé une histoire traumatisante, qui en dit long sur notre merveilleuse société capitaliste : un dentiste m’a arraché de la bouche le bridge qu’il venait tout juste de me poser, au motif imparable que je n’avais plus le droit à la CMU (couverture maladie universelle) – je fais, en effet, partie des 5 millions de Français bénéficiaires de ce dispositif inventé à une époque où la gauche était encore un peu de gauche, destiné à aider les pauvres à se soigner, accessoirement à les empêcher de se révolter et… de tout casser.
Après que j’aie menacé de me jeter par la fenêtre, puis d’alerter les médias (la première alternative conduisant automatiquement à la seconde), la responsable du 5e étage du centre dentaire Opéra (31 rue Caumartin 75009 Paris), une certaine Mme Chader, ordonna au dentiste (Dr Marcel Wizel) de replacer le bridge dans ma bouche, après lui avoir ordonné une heure plus tôt de me l’arracher. Celui-ci s’exécuta de mauvaise grâce, négligeant de nettoyer le ciment collant mon bridge à la gencive, ce dont je ne me rendis compte que trois semaines plus tard, après une sévère infection de la dite gencive.
Comme il paraît que tout ce qui ne tue pas rend plus fort, que cette histoire s’est terminée de façon "heureuse" (pour acheter mon silence, on m’a fait grâce des 1.200 euros m’incombant et j’ai retrouvé mon sourire de jeune homme de 56 ans) et que je ne suis vraisemblablement pas le seul à qui pareille mésaventure est arrivée dans notre beau pays, plutôt que d’engager de coûteuses poursuites judiciaires, j’ai décidé de la rendre publique. Étant donné que j’exerce depuis peu la profession de scribe et que mon statut (précaire, pour ne pas dire pourri) d’auto-entrepreneur, est directement à l’origine de cette mésaventure, j’ai décidé de la raconter sous la forme d’une fable, intitulée Les sans-dents malades de la crise. J’insiste sur le fait que tous les dialogues sont rigoureusement authentiques.

Les sans-dents malades de la crise (fable)


Le président des "sans-dents"
Il était une fois un pays, qu’on appelait le "pays des 365 fromages", dirigé par un président tellement humble qu’il portait le nom d’un petit pays voisin très plat et très pauvre, ne possédant que deux ou trois malheureuses variétés de fromages pasteurisés. Le président entretenait une concubine qu’il chassa un jour de son palais pour une autre, beaucoup plus jeune, pour des raisons qui ne nous regardent pas. Pour se venger, la répudiée révéla, dans un livre qui lui rapporta beaucoup d’argent, que le président méprisait les pauvres au point de les affubler du sobriquet de "sans-dents", ce qui constituait un changement radical avec le style de son prédécesseur, un petit homme d’État obnubilé par l’argent, qui traitait les pauvres (et tous ceux qui, d’une façon générale, n’aimaient pas ses manières de voyou) de "pov’cons".
Futur "sans-dents" s’instruisant
Dans ce pays, vivait un garçon qui voulait être écrivain. Tout petit, ça le titillait. Quand il guettait l’œuf à la sortie du trou de balle des poules, il ne pensait qu’à ça : un jour, ma cocotte, j’écrirai des histoires, je raconterai comment l’une de tes lointaines ancêtres pondit l’œuf primordial. Le garçon était tellement timbré que, devenu adulte, il devint postier. Du temps passa (beaucoup). Le garçon tint la promesse faite à la poule de son enfance. Il écrivit des poésies, des nouvelles, des romans, des feuilletons, des essais, une autobiographie romancée parue chez un grand éditeur, qui préféra la saborder car il avait un Houellebecq et un Picouly sur le feu, des livres-canulars, poussant la perfection jusqu’à se faire arrêter par la police devant le palais de l’Élysée pour se faire de la réclame, en se faisant passer pour Fernand Buron, le pov'con du salon de l’Agriculture.
Les gens aimaient bien ses livres, rigolos, déjantés, mais comme il n’en vendait pas suffisamment pour gagner sa croûte, après s’être essayé à moult métiers, l’écrivain devint scribe. Au lieu d’inventer ses propres histoires, il retranscrivit des colloques, des séminaires, des conseils d’administration, des conseils municipaux, des comités d’entreprise, des machins paritaires, des réunions ministérielles ultrasecrètes et autres messes basses dont il n’avait pas le droit de parler, etc.
Ce boulot de larbin n’était pas très gratifiant pour son ego d’écrivain mais au moins gagnait-il de quoi casser la croûte ; ce qui nécessite d’avoir de bonnes dents. Hélas, par un curieux effet-miroir, que la science n’est à ce jour pas parvenue à expliquer, l’admiration maladive pour les poules avait singulièrement appauvri l’état de la dentition de notre scribe, qui entreprit donc de se faire poser un bridge, en partie financé par la CMU car il vivait sous le seuil de pauvreté (ce qui est certes moins violent que de vivre sous les ponts mais n’est guère plus enviable, comme le rappelait fort justement le grand comédien Jean Rochefort en 2013)Cela fut long et délicat, mais tout se passa bien.
Jusqu’à l’apothéose, ce 18 mai 2015…

Au moment de cimenter le bridge de douze dents qu’il venait de poser trente minutes plus tôt, coup de théâtre ! D’un geste très professionnel, tel le mage Albert Dupontel au sommet de son art, le dentiste ARRACHA l’appareil.
– Désolé, monsieur, je ne peux pas vous laisser repartir avec votre bridge car vous n’avez plus le droit à la CMU. Je suis d’autant plus navré que c’était vraiment un très beau bridge, ajouta-t-il à l’attention de son assistante.
Le scribe, qui n’avait même pas eu mal, crut que c’était une farce (il avait constaté auparavant que le dentiste ne manquait pas d’humour) mais il n’en était rien. L’homme en blouse blanche qui lui faisait face n’était ni le mage Dupontel, ni un disciple de François Damiens.
– La directrice du centre ne veut pas que je vous laisse repartir avec votre bridge, expliqua benoîtement le praticien, qui ne s’appelait pas Benoît, mais Marcel.
C’est qu’entretemps, contraint de devenir auto-entrepreneur pour avoir un numéro de SIRET et se faire payer ses "missions", le scribe avait changé de statut social. Il ne dépendait plus de la CAF en tant que chômeur, mais de la RAM, qui gère la couverture santé des travailleurs indépendants (RSI), et on ne l’avait pas prévenu en temps et en heure que sa CMU n’était plus valable depuis le 30 avril (et nous étions le 18 mai).
Outragé, brisé, martyrisé, pas du tout libéré bien que connaissant son De Gaulle sur le bout des doigts, le scribe se plaignit auprès de la directrice du centre dentaire, qui lui confirma les dires du dentiste, – ce qui tendrait à prouver que l’expression populaire "menteur comme un arracheur de dents" est abusive.
– Monsieur, vous n’avez plus le droit à la CMU depuis le 30 avril. Il est donc normal que l’on vous ait retiré votre bridge.
Le scribe protesta de sa bonne foi. Il avait ravoir la CMU, c’était une question de semaines. Pourquoi lui enlever un bridge qui, de surcroît, ne pourrait servir à personne d’autre ? Rien n’y fit. La dame demeurait inflexible.
– Désolé, monsieur. Je ne peux pas vous laisser repartir avec votre appareil.
Perdant toute considération de bienséance et de savoir-vivre, le scribe (élevé, comme vous le savez, à la campagne avec les poules, ce qui n’est pas le meilleur endroit pour apprendre les bonnes manières) se laissa tomber par terre en serrant les poings, réprimant une furieuse envie de tout casser, et finit par… éclater en sanglots.
– Vous voulez quoi, madame ? Que je me jette par la fenêtre ? Ce serait le seul moyen pour moi de repartir sans mon bridge ! Je veux mon bridge. Même si je dois emprunter de l’argent pour payer… (etc, etc)
Une collaboratrice de la directrice, alertée par les cris effrayants du scribe, qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux d’un micropachycéphalosaurus en état de transe, lui tendit généreusement un verre d’eau et lui demanda de se calmer.
À ces mots, le scribe ne se sentit plus d’effroi. Il ouvrit un large bec et laissa tomber sa proie… euh, pardon, son émoi :
Selfie sans les dents
 Me calmer ?! Mais vous avez vu ma bouche, madame ? Vous voulez que je reparte avec cette gueule-là ! Vous vous foutez de moi ?
– Ne vous mettez pas dans cet état, monsieur ! rétorqua la consœur. Il y a des choses plus graves ! [Authentique.]
– Ce n’est pas moi qui me suis mis dans cet état, madame ! Je vous préviens que si je repars d’ici sans mon bridge sans passer par la fenêtre, je ferai un scandale, j’alerterai les médias, le ministère de la Santé*, le président de la République, s’il le faut, puisqu’il s’intéresse aux sans-dents… Vous devriez avoir honte d’agir comme ça !
La directrice, dépitée, s’activa sur son ordinateur.
– On va trouver une solution, monsieur. Calmez-vous.
– Arrêtez de me dire de me calmer, s’il vous plaît.
La solution consistera à antidater les soins avant la fin avril pour les faire entrer dans la case CMU. Retour chez le praticien, qui remit le bridge en place, de (très) mauvaise grâce, alors que les effets de l’anesthésie se diluaient en une douleur autant psychique que physique.
– Quand même, c’est violent, marmonna le scribe, une fois l’objet remis en place. Je n’y peux rien si ma CMU n’est pas encore renouvelée. Vous auriez pu me prévenir au lieu de l’arracher comme ça…
Le dentiste (soudain peu amène, alors qu’il avait gardé un ton très courtois, signe d’une grande conscience professionnelle, lors de l’arrachage) ne s’en laissa pas conter.
– Écoutez, monsieur, je ne ferai pas de commentaires sur ce sujet. Dans mon cabinet, ce bridge vous aurait coûté une fortune…
Le scribe serra les dents (aïe). Sortit. Tendit sa carte bleue à la secrétaire médicale, qui lui rendit sa carte vitale, avec un sourire attristé.
– C’est réglé, monsieur. Vous ne devez rien.
– Mais je peux payer ma part ! Je ne fais pas la mendicité.
– Vous n’avez rien à payer.
– Vous êtes certaine ?
– Oui.
Mon beau bridge et moi
Le scribe s’en fut, se demandant s’il ne venait pas de faire un cauchemar, à la manière de ces rêves déplaisants où les dents se déchaussent. Ce n’était hélas que la triste réalité. Il sortit dans la rue, jurant, un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus, soulagé de retrouver l’air subtilement pollué de la capitale.
Trois semaines plus tard, badaboum !
La gencive du scribe enflait. L’une des dents était recouverte aux deux-tiers par une excroissance purulente. Elephant man is back ! Retour au cabinet, avec un autre dentiste, atterré par l’histoire du scribe. Radio. Verdict du praticien, avec un délicieux accent espagnol :
– Votre "technicien de fauteuil" a manifestement négligé de nettoyer les traces de ciment du bridge, ce qui a provoqué une infection. Je vais tenter de réparer tout cela.
Sueurs froides. (Dieu qui n’existez pas, faites qu’on ne soit pas obligé de me re-arracher mon bridge !) Anesthésies, incision de la gencive, piqûres, nettoyage en profondeur par injection de produits désinfectants, points de suture, curetage des onze autres dents. Muchas gracias, docteur, je ne vous embrasse pas, mais le cœur y est !

La morale de cette histoire, c’est qu’au pays des 365 fromages, des 200 familles, des trois millions de sans-dents, du CAC 40, des hommes politiques indigents, irrespectueux des citoyens, gavés de privilège, pour certains corrompus jusqu’à l’os et au-dessus des lois, que le président soit un petit voyou violent, mentalement dérangé, vulgaire, obsédé par le fric, mis en cause dans une dizaine d’affaires judiciaires, vendu au patronat, aux banquiers et aux puissants, ou qu’il soit dirigé par un président "normal" – c’est-à-dire juste vendu aux banquiers, aux puissants et au patronat –, il vaut mieux être riche que pauvre, et que tout s’achète, même le silence (en ce qui me concerne, le prix de mon silence s’élevera à 1.200 euros). Comme le disait de belle façon M. Jean de la Fontaine – que je suis désolé de réveiller dans sa tombe à une heure aussi tardive : Selon que vous serez puissant ou misérable…

* Le hasard de mes pérégrinations de scribe me donnera l’occasion, quelques jours après cette séance de torture psychologique (et les cauchemars gratinés qui s’en suivirent, sur fond de guerre en Syrie, de camps de la mort et autres lieux d’inhumanité) de serrer la main de Mme la ministre de la Santé la pétulante et pétaradante Mme Marisol Touraine (ce texte n’était hélas pas encore écrit), de M. le ministre du Budget, de M. le Directeur de la Sécurité sociale, mais aussi de M. le Directeur général du Travail, de chirurgiens de catastrophe, de médecins, de biologistes, d’épidémiologistes, de chercheurs éminents, de spécialistes des maladies professionnelles, de sociologues, de syndicalistes, d’industriels, de préfets, de généraux, de présidents de tout poil – vous n’imaginez pas ce que ce pays compte de présidents ! –, d’inspecteurs de travail en révolte contre l’ex-ministre Rebsamen, et même… d’un conseiller d’État (aux dents impeccables) obsédé par la casse du Code du travail et la fluidification du dialogue social…
Jean-Jacques Reboux, 23 août 2015
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mardi 4 août 2015

Loup est mort, les privilèges courent toujours, leur abolition est toujours à l'ordre du jour

Le caricaturiste Jean-Jacques Loup vient de mourir à l’âge de 79 ans. C’était un copain de Siné, un dessinateur épatant, qui avait génialement croqué le Minus dans un dessin que j’ai repris en 2010 dans mon bouquin Casse-toi pov' con! signé Fernand Buron (toujours vivant : c'est le privilège des personnages de fiction, ils sont increvables).
 Pour vraiment en finir avec les privilèges, abolis pendant la nuit du 4 août 1789, mais toujours présents, l’association Anticor a lancé une pétition pour les abolir, à signer ICI. À propos, le vicomte de Noailles, en voilà un qui aurait sa place au Panthéon…