jeudi 27 mars 2014

"C’est sans danger", nouvelle écrite pour le 13e festival polar Mauves-en-Noir

Pour  la 13e édition du festival Mauves-en-Noir de Mauves-sur-Loire, près de Nantes,  les organisateurs  ont demandé aux invités d’écrire une nouvelle sur le thème de la RN 13, que j’ai longuement pratiquée autrefois en stop pour monter de Caen à la capitale. Ayant rendu ma copie après la dead-line, elle ne pourra hélas pas figurer dans le recueil collectif. Ça m’apprendra ! La voici donc.



C’EST SANS DANGER

Le panache blanc s’échappant du moteur ne laissait aucun doute. Le joint de culasse avait morflé. Si j’avais su comment tout cela allait finir, je me serais arrêté, j’aurais ouvert le capot, et la première bagnole aurait freiné. Au lieu de ça j’ai roulé jusqu’à une place de parking. Coup de fil à Thérèse. Pas de réseau. Il pleuvait des cordes. Un quart d’heure plus tard ça claquait toujours sur le pare-brise. Alors je suis sorti et j’ai couru vers la route, affrontant les bourrasques, abrité par un sac plastique. Le réseau n’était pas en cause. Batterie déchargée. La flotte roulait sur la chaussée comme une rivière en crue. RN 13. Vendredi 13. À la guerre comme à la guerre. J’ai tendu le pouce. Quand j’étais jeune, j’avais traversé l’Europe en stop. Berlin. Istanbul. Prague. Budapest. Rome. Lisbonne. Tu tendais le pouce à la sortie de la ville et c’était parti. À présent, plus personne ne fait de stop. Le covoiturage, Blablacar et le conformisme numérique ont tué l’aventure. Personne ne s’arrêtait. Personne ne me voyait. Trempé comme une soupe en trois minutes. Retour à la BM. Je me suis assoupi, bercé par le tambourinement diluvien.
Au réveil, la pluie crépitait. J’avais des fourmis dans les pieds. On toquait à la vitre. J’ai essuyé la buée du coude. Une femme. Blonde. Grande. Beauté glaçante. Blême. Genre j’ai épousé un vampire. J’ai baissé la vitre. Un rougeoiement dans la nuit. Comme le fanal d’un phare saluant les trépassés. Ses lèvres. Souffle de nicotine. Noix de fumée. Cigarette électronique. Je suis passée tout à l’heure, vous faisiez du stop, j’allais vers Lisieux, je vous ai vu courir vers le parking, vous êtes en panne ? Sa voix était d’une froideur aquatique. Et pourtant… Quelque chose d’irrésistible était en train de se produire dans mon entrejambes. J’avais envie de la posséder, là, n’importe où, la banquette, le capot, le bitume gorgé de flotte. On se calme, Hubert. J’ai croisé son regard électrisé. Entre nous il y avait quelque chose de… La nuit avait digéré la pluie. Je grelottais. Elle m’a tendu un verre. Tenez, ça vous fera du bien, n’ayez pas peur, c’est sans danger. J’ai pensé à Dustin Hoffman aux prises avec le dentiste nazi dans Marathon man. Comment s’était-elle procuré le verre ? Mes mains ont agrippé le volant. Comme un con j’ai tourné la clef dans le démarreur. Elle a posé sa main sur mon front, comme pour prendre ma température, ses lèvres se sont collées dans mon oreille. Ça ne sert à rien, Hubert, la culasse a rendu l’âme, c’est qu’un mauvais moment à passer, les plaies cicatriseront très vite, ne vous inquiétez pas, j’ai observé le protocole, c’est sans danger.


   J’ai regardé la fille. Elle portait une blouse blanche, elle sentait le sexe à plein nez, avec des renvois d’éther. Les plaies ? Vous avez dit… j’ai eu un… accident ? Elle a ri. Un petit accident, oui. Calmez-vous Hubert, puisque je vous dis que c’est sans danger. Elle s’est penchée sur moi. Son collier a cogné contre l’arête de mon nez. Un stéthoscope. Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? J’ai hoché la tête, fait un signe de… Ma main. Impossible de la bouger. Est-ce que je suis… paralysé ? Non, rassurez-vous, c’est une sensation désagréable mais ça passera. Le bras, idem. Ça ne sert à rien de gigoter, Hubert ! Elle connaissait mon prénom. J’ai tenté de me redresser. Rien à faire. Ficelé avec des sangles. Pourquoi suis-je attaché ? Pour toute réponse elle a enroulé un tensiomètre autour de mon bras, gonflé la poire jusqu’à comprimer le biceps, puis elle a relâché la pression. J’ai eu un accident ? Elle a ôté le scratch. 13,6. Parfait. Vous avez très bien surmonté le choc opératoire. Le choc opératoire. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Ça ne servait à rien. Mes questions restaient sans réponse. Vous ne vous souvenez vraiment pas ? Non, je… C’est bien dommage, Hubert. Moi, je me souviens très bien. Mais ça va vous revenir, ne vous inquiétez pas… Elle s’est penchée sur moi. J’ai réussi à sauver celle de gauche. M’embrassant sur le front comme si j’étais un enfant. Le temps d’un baiser j’ai reconnu son parfum quand elle a ouvert la portière de la voiture. Sa voiture. J’étais donc monté avec elle, ça je m’en souvenais. Après… Je suis obligé de vous abandonner, Hubert, je suis vraiment désolée. Ses seins étaient tendus sous la blouse. Ses lèvres ont happé ma bouche. Voracement. J’ai secoué la tête. Essayé de me défendre. J’ai senti quelque chose couler dans ma bouche, elle m’avait mordu. Sa main a couru sur mon torse. J’étais revêtu de ce truc léger qu’on vous met dans les hôpitaux quand vous passez sur le billard. Sa main a glissé sur mon ventre. Elle a attrapé mon sexe, l’a serré très fort. J’ai réussi à sauver celle de gauche. J’ai fermé les yeux. Mon Dieu, pas ça ! Mais qu’est-ce que vous avez fait ! Elle a relâché la pression. Vous vous en remettrez, Hubert. Elle m’a soulevé la tête et l’a maintenue quelques secondes en avant, en écartant la blouse. Juste le temps de voir une tache blanche à la hauteur de l’aîne, comme… un pansement… Un pansement. Mon Dieu ! Elle a reposé ma tête avec soin. Son visage s’est approché de mon œil droit. Sa bouche. Sa langue. Elle a déposé un baiser. À moins que ce soit un crachat. Ça me chatouillait. L’œil. Le dos. Et maintenant, plus bas. Juste au-dessous du pénis. Côté droit. Une démangeaison horrible. J’ai réussi à sauver celle de gauche. Oh nom de Dieu ! Elle a relevé la tête, en secouant sa crinière. Comme une lionne qui vient d’arracher un morceau de viande à la tendre gazelle. Ma mission est terminée. Nous ne nous verrons plus, Hubert. Qu’avez-vous fait ? Si vous n’aviez pas eu ce comportement nous aurions pu être amis. Vous êtes allé trop loin. Elle a quitté mon champ visuel. J’ai retenu ma respiration. Je n’osais pas bouger. Sa voix. Lointaine. Merci pour l’offrande, Hubert. J’en prendrai le plus grand soin. Et puis  la porte qui claque, et puis plus rien.

J’ai attendu plusieurs minutes avant de tourner la tête. Un buffet, une planche à repasser, un poster de coucher de soleil. Je n’étais pas dans un hôpital. J’ai poussé un cri qui a avorté dans ma bouche, un cri de cauchemar. J’ai laissé ma tête retomber. Il n’y avait rien à faire. Attendre. La délivrance. La vérité. Sur cette folle que je ne reverrais jamais. Qui m’avait… Je sentais que je tournais de l’œil. Oublier la douleur. Essayer. Me concentrer sur autre chose. Me remémorer tout ce qui s’était passé entre le moment où j’étais tombé en panne sur cette putain de nationale 13 et celui… Panne ou accident ? Ma tête comme une enclume. Ce qui était certain, c’est que j’étais prisonnier d’une femme qui m’avait… J’ai réussi à sauver celle de gauche. Je connaissais la fin mais j’ignorais ce qui avait provoqué cette issue. À moins qu’elle n’ait fait cela gratuitement. Oui, ça doit être ça. Tu es tombé au mauvais endroit au mauvais moment. Il ne s’est rien passé avec cette femme. Juste des paroles, des suggestions, des fantasmes. Elle a fait cela pour d’autres raisons. Ma mission est terminée. Pour se venger des hommes qui l’avaient fait souffrir ? Qui sait de quoi la folie est-elle le nom ?
Je dormais lorsque les flics ont débarqué. Dix types cagoulés de noir, armés jusqu’aux dents. Flingues. Fusils. Boucliers. Un homme en civil est venu me parler. La gueule de Richard Berrry. Vous allez bien, monsieur Bouton ? Que s’est-il passé avec cette femme ? Essayez de vous souvenir. Qu’est-ce qui m’est arrivé, monsieur ? Il a croisé les bras. Tandis qu’une infirmière, une vraie, pas une folle qui vous mord les lèvres jusqu’au sang et vous arrache les bourses, entreprenait de me libérer de mes sangles. Vous avez été drogué. Pendant que vous étiez endormi… Il va falloir être courageux, mon vieux. J’ai regardé le flic. J’ai réussi à sauver celle de gauche. Comment savez-vous tout ça ? Vous n’êtes pas le premier, hélas. Le premier quoi, bordel !!! Dès que j’ouvrais la bouche j’avais mal. Alors crier… Impression qu’un chien enragé s’en prenait à mes parties. Dans votre malheur, vous avez eu plus de chance que les précédents. Vous, au moins, vous avez eu la chance de bénéficier d’une anesthésie générale… Qui est cette dingue ? Le flic a fait craquer les jointures de ses doigts, tout en récitant le CV de la dingo. Zoé Delacour, trente-huit ans, mariée trois fois, autant de divorces. Docteur vétérinaire, ce qui explique que le, hum, « travail » ait été fait proprement, anesthésie, stérilisation, antiseptiques, ablation, suturation, réanimation, etc. Comme je vous le disais… Mais vous êtes tout pâle, vous pourriez lui donner de l’oxygène, mademoiselle ?
J’ai écouté la suite de l’histoire après m’être repu d’oxygène. Zoé Delacour avait fait subir à ses trois maris une orchidectomie, autrement dit une ablation des testicules, opération généralement pratiquée à des fins thérapeutiques pour faire diminuer le taux de testostérone en cas de cancer de la prostate, avant d’émasculer trois autres hommes, sur une durée de deux ans. Les rapports psychiatriques laissaient entendre que sa santé mentale avait décliné après un viol subi lors de son premier mariage. Elle avait réussi à s’échapper de l’HP où elle était internée depuis six mois. Elle venait d’estropier un homme qui faisait de l’autostop à la sortie de Mondeville. Il ne lui manquait plus… qu’une seule « unité », si je puis m’exprimer ainsi. Qu’entendez-vous par là, monsieur ? Par là, je n’entends pas grand-chose, a rigolé Richard Berry. Pardon, excusez-moi, monsieur Bouton, je suis un peu… Mais je ne l’écoutais déjà plus. J’ai croisé les bras sur mon torse pour ne pas être tenté d’aller plus bas. Bizarrement, depuis qu’on m’avait libéré, les démangeaisons avaient disparu. L’infirmière a nettoyé ma plaie aux lèvres et m’a fait une piqûre. J’étais trop soulagé de ne pas mourir pour avoir honte. On m’a emmené dans un hôpital, un vrai. Celui où, soixante ans plus tôt, j’avais été opéré de « lapin dix », comme je disais alors du haut de mes six ans lors de mes conversations secrètes avec sainte Thérèse de Lisieux, pour qui j’éprouvais une étrange fascination, un mélange de piété et de pitié. Même qu’un jour je m’étais… Non, je peux pas raconter ça, ce n’est vraiment pas le moment.
Le commissaire déboula dans ma chambre le lendemain matin, surexité, avec des croissants. Nous l’avons retrouvée, monsieur Bouton ! Nous vous confronterons avec elle lorsque vous irez mieux. Et surtout lorsqu’elle ira mieux ! Parce que, pour le moment… Comment allez-vous ? Côté physique, ça allait. La morphine soulageait la douleur. Par contre, côté mental… J’avais attendu des heures avant de vérifier la véracité du « j’ai réussi à sauver la gauche » confirmée par l’autorité médicale, qui m’affirma que je me remettrais, le travail avait été réalisé dans les règles de l’art, par quelqu’un pour qui le corps humain n’avait aucun secret, une vétérinaire, vous pensez, et je m’étais mis à pleurer, en pensant à l’autre Thérèse. Celle qui partageait ma vie depuis quarante ans. La mère de mes trois enfants. Le flic l’avait prévenue, votre mari a eu un problème, le pronostic vital n’est pas engagé. Je ne voulais pas lui parler. Pas dans cet état. D’abord, retrouver la mémoire.
La mémoire m’était revenue à cinq heures du matin, à la suite d’un rêve atroce. Je me suis souvenu de l’arrivée de la femme, le départ en voiture sous la pluie, l’arrivée dans son pavillon, la musique d’Ennio Moricone, la table dressée pour deux, mon fils devait venir dîner, il vient d’annuler, si vous voulez m’accompagner, vous appelerez un dépanneur après… Nous avons descendu une bouteille de Dubonnet en roucoulant. Avant de passer à table on avait dansé, je me suis retrouvé à lui rouler des pelles en écoutant la musique tragique d’Il était une fois dans l’ouest qui passait en boucle. Je crois que c’est elle qui a pris l’initiative. Je ne sais plus. J’en avais envie. Elle aussi. Il y avait longtemps qu’une femme ne m’avait pas fait un tel effet, et pourtant de prime abord elle était, comment dire, « ordinaire ». Dans la rue, on ne devait pas la remarquer. Mais dès qu’elle bougeait, c’était la java des yeux doux, l’ivresse du désir, le chant des phéromones. Attendez, Hubert, je vais déboucher une autre bouteille, il fait soif ce soir, vous ne trouvez pas… En y repensant, elle faisait une drôle de tête lorsqu’elle m’avait tendu le verre de vin, mais j’avais mis ça sur le compte de mon ébriété.
Nous avons trinqué. Nous avons bu. Enfin, elle, je ne sais pas : si elle a bu, ce n’était pas la même chose que moi. Nous avons roulé sur la moquette. J’ai arraché son chemisier. Le soutien-gorge sur la lancée. J’aimais bien ses seins lourds. Je crois bien qu’avant de tomber dans les vapes j’ai pensé à l’icône de sainte Thérèse sur laquelle j’allais me branler dans la cabane au fond du jardin, c’est toujours comme ça que ça se passe quand je fais l’amour avec une dame pour la première fois : je pense aux petits seins de Thérèse qui n’ont jamais connu la douceur d’une caresse, je pense à l’aridité de son sexe, ça m’excite, je me dis, tout de même, c’est trop ballot de passer à côté de si belles choses… Je crois que j’ai eu le temps de glisser ma main dans sa petite culotte mais je ne suis pas certain. Après, ce qui s’est passé, je préfère de ne pas trop y penser, monsieur le commissaire…
Richard Berry m’a regardé avec un rien de compassion. Vous avez eu beaucoup de chance dans votre malheur, monsieur Bouton. Que je vous explique. Hier soir, un peu avant minuit, une femme s’est présentée à l’hôpital du Bon Sauveur à Caen. Elle a dit au gardien : «  Je voudrais revenir ici. Je ne suis pas bien dehors. Je m’appelle Zoé Delacour. Et puis j’ai fait du mal à un homme, je crois. Mais j’ai réussi à en sauver une, vous pouvez vérifier, il y en a treize… » Treize ? Elle portait une valise à roulettes et un sac dans lequel se trouvait un bocal. Dans le bocal… Vous êtes sûr que vous n’avez pas besoin d’oxygène, monsieur Bouton ? J’ai hoché la tête. J’ai compris. Dans le bocal, il y avait treize testicules conservés dans du formol. Sur le coup, le gardien a cru qu’il s’agissait d’une liqueur à l’ancienne, avec des fruits confits entiers, comme faisaient nos grands-mères ! Le policier s’est arrêté en plein élan. Il a rigolé. Vous avez vraiment eu de la chance dans votre malheur, monsieur Bouton, parce que si vous étiez tombé en panne sur la Nationale 14 au lieu de la Nationale 13, vous n’y coupiez pas ! Euh, pardon, excusez-moi, monsieur Bouton, je suis vraiment trop con…

Cette histoire se passait il y a quelque temps déjà. Je suis devenu vieux, comme tout le monde. Les progrès de la chirurgie n’ont pas permis de greffer mon attribut manquant mais ça va. Quand on est comme moi un miraculé, on relativise. Les douleurs ont duré un an. Je faisais en sorte d’uriner deux ou trois fois par jour seulement. Et puis ça s’est apaisé. Le bon côté de la chose c’est que les toubibs m’ont expliqué qu’avec ce qui m’était arrivé j’avais une prostate magnifique. C’est sans danger. J’ai fini par ravaler ma honte. L’affaire a fait grand bruit dans Ouest-France et l’Éveil de Lisieux mais mon nom n’a jamais été prononcé. Il m’a fallu un peu plus de temps pour retrouver le chemin de l’extase. Parfois, je pense à Zoé Delacour. Je préfère être à ma place qu’à la sienne. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je n’ai jamais parlé d’elle à Thérèse. Pourtant, elle sait. Elle connaît ma petite faiblesse. Car avec Thérèse, je peux vous garantir qu’on ne baise pas que les vendredi 13 !

mardi 21 janvier 2014

À Pôle Emploi, on ne vous radie plus, on vous "invite à vous désinscrire" !


C’était il y a 9 ans, en décembre 2005. Convoqué par l’ANPE, je me retrouvai en compagnie de 56 autres chômeurs, contraint de participer à un stage démarrant le lendemain matin ! M’apprêtant à créer mon entreprise (Après la Lune), je réussis à échapper à la rafle. Énervé, d’un naturel chatouilleux, je lançai sur le Web un vibrant coup de gueule, Chômeurs, qu’attendez-vous pour disparaître ? médiatisé par un papier de Christian Losson dans Libération, Canal +, Rebecca Manzoni sur France Inter (Éclectik), bien d’autres d’encore. Ce qui ne sera pas le cas du superbe livre collectif, Chômeurs, qu’attendez-vous pour disparaître? paru en 2007, aux éditions Après la Lune, dans une indifférence quasi-générale, à l’exception de L’Humanité-Dimanche, de Hervé Pauchon sur France Inter, de Rue 89 et de sites militants. Malgré ce silence, le livre eut un certain impact, grâce, notamment, au soutien de syndicats de chômeurs et de l’ANPE, secouée à l'époque par des grèves, qui contribuèrent à sa diffusion.
  Si je reviens sur cet épisode, qui fut pour moi l’occasion de belles rencontres, c’est parce que neuf ans plus tard, alors que ma petite entreprise a passé l'arme à gauche, il m’arrive de nouveau quelque chose de très désagréable émanant de Pôle Emploi. Et cette fois, il ne s'agit plus d'un "accident informatique", mais de mots choisis, pesés, par une "conseillère" qui doit ignorer ce que veulent dire les mots "fins de mois", "précarité", "angoisse"…
Chômeur depuis deux ans, j’ai eu affaire à trois conseillers qui, à défaut de me trouver du travail, furent très attentifs à mes difficultés pour retrouver un job dans le secteur de l’édition, où mon CV de franc-tireur ayant appris le métier sur le tas fait hurler de rire. Il y a trois mois, las d’envoyer des CV à des boîtes qui ne répondent jamais (ou alors "mais vous êtes TROP qualifié"), j’acceptai la proposition alléchante de mon conseiller de suivre une prestation intitulée CAP projet  (3h par semaine sur 3 mois). Las! Le quota de chômeurs n’étant pas atteint (il en fallait 6, nous n’étions que 5 volontaires sur les 8 chômeurs présents), je ne pus suivre cette prestation, assurée par un prestataire de service de Montreuil, à mon grand regret car l'animatrice était drôle, sympathique et au demeurant, me sembla-t-il, fort compétente – coucou Léopoldine !
  Deux semaines plus tard, mon conseiller me proposa de suivre la même prestation, cette fois à Saint-Denis. Quelque peu distrait, j’oubliai de me rendre au RV et lui écrivis que je ne voyais plus trop l’intérêt de suivre cette prestation, étant de surcroît « un peu dépressif ». Re-las ! C'est qu'entretemps, mon référent n’était plus le sympathique Serge A., mais une certaine Peggy W.M., qui avait dû lire les œuvres complètes de Laurent Wauquiez et ne prêta pas la même oreille compréhensive à mon argument. Et m’écrivit :  « Je reçois ce jour votre courrier m’informant de votre absence à la prestation CAP projet suite à vos problèmes de dépression. Je vous informe que si vous ne souhaiter [sic] pas recherchez [sic] d’emploi pour le moment, vous pouvez vous désinscrire de pôle emploi afin de ne plus être sollicité par nos services. Vous pourrez vous réinscrire par la suite quand vous aurez retrouvé la motivation pour retrouver un emploi. »
  Autrement dit, à Pôle Emploi, on est cool, on ne vous radie pas, mais on vous autorise à vous désinscrire (et à cesser de bénéficier de la fastueuse manne RSA-CMU-Transports gratuits). Rompez.
  Peggy, vous avez l’air d’être si sensible que je me demande si, à notre premier rendez-vous (j’en tremble d’avance), au lieu de vous offrir la brassée de livres que j’ai coutume d’offrir à mes conseillers Pôle Emploi référents (dont Chomeurs, qu’attendez-vous pour disparaître ?, qui provoque toujours son petit effet), je ne vais pas vous offrir… un bouquet de fleurs !

mardi 7 janvier 2014

Petit éloge de la célébrité. Premier épisode : Richard Bohringer

Avez-vous déjà rencontré des “célébrités”? Moi oui. De par mes activités d’écrivain, d’éditeur, mais aussi d’agitateur-outrageur. Ces rencontres m’ont amené à réfléchir. À la différence des gens “normaux”, dont le caractère n’est pas forcément “tranché”, j’ai remarqué qu’il en allait autrement pour les célébrités que j’ai rencontrées, qui sont, soit des gens adorables, entiers, humains, bref, normaux ; soit de sinistres enfoirés, veules, égocentriques, sûrs de leur génie, et qu’on aurait préféré ne jamais rencontrerJ’ai décidé, pour m’amuser, de livrer ici le produit de ce récollement, intitulé Petit éloge de la célébritéDans un souci d’équité, j’alternerai les méchants et les gentils.

 Pour commencer, Richard Bohringer. Acteur français. Écrivain du dimanche. Ancien drogué ayant frôlé la cécité. Fils d'un soldat allemand et d'une mère qui prit aussitôt la poudre d'escampette. Charmeur de blues. Chaud bouillant. Ego surpuissant. Susceptibilité exacerbée. Donne à croire qu’il affectionne le genre humain alors qu’il n’aime que lui, sa fifille Romane et les aficionados qui lui cirent le cuir des pompes et le cuir chevelu.
En 1990, alors que je m’initiais aux rudiments du plâtre dans un appartement où je venais d’emménager à Charenton-le-Pont, le téléphone, tout juste installé, sonna. Descendant de mon escabeau, pensant qu’il s’agissait de ma compagne qui était la seule à connaître le numéro, je décrochai. Au bout du fil, une voix éraillée, en totale symbiose  avec la friture élémentaire France Telecom.
Richard Bohringer pétant un plomb
“Allô, c’est Richard Bohringer! Je ne suis pas du tout content de la lettre que vous m’avez envoyée!” Le coup de fil dura cinq bonnes minutes, pendant lesquelles le cher homme, hors de lui, me traita, sans me laisser le temps d’en placer une, de petit con, de branleur, de type malhonnête, de frustré, ajoutant qu’il en avait bavé, lui, qu’il avait failli perdre la vue étant môme (je n’invente rien).

L’objet de son courroux ? J’avais osé lui conseiller de demander à son éditeur de mentionner son nom dans les lettres-types de refus adressées aux (innombrables) écrivains ayant proposé un manuscrit à la collection Périphériques, dont il venait de prendre la direction chez Denoël après le succès de sa daube ténébreuse C’est beau une ville la nuit, et dont il venait d’annoncer dans Télérama, à grand renfort de gonflette narcissique, qu’elle accueillerait ses “fils spirituels”. Il n’y publiera en fait que deux livres fort épais, illisibles, encore plus prétentieux que son propre bouquin, que j’avais fourbement fait semblant d’adorer dans ma lettre d’impétrant proposant un recueil de poèmes en prose, sobrement intitulé Macadam quidam, dans lequel je racontais les pérégrinations urbaines du vendeur du BHV que j’avais été. Le PS de ma lettre "Si vous ne mentionnez pas votre nom, on pourrait penser qu'il ne s'agit que d'un vaste coup de pub." blessa le fauve Bohringer, au point qu'il avait jugé indispensable d’appeler l’illustre inconnu que j’étais, ce qui aurait été somme toute honorable s’il ne s'était contenté de m’abreuver d’injures. Quand il raccrocha, sans que j’aie eu le temps de prononcer un mot, après avoir lancé un "bonne route" magnanime qui avait dû lui écorcher la langue, mon plâtre avait complètement séché. Un drame peut en cacher un autre. Néanmoins, je n’en ai jamais voulu à Bohringer car grâce à lui je découvris trois choses qui changèrent quelque peu le cours de ma vie.

1°) Le MAP est un substitut au plâtre très pertinent, sans doute moins noble mais bien plus facile à travailler lorsque l’on est comme moi profane, avec un temps de séchage beaucoup plus long, une préparation moins ingrate et, au final, une prestation aussi efficace.
2°) Les gens qui ont l’air “si gentils à la télé” peuvent s’avérer être des types très mal élevés quand les caméras ne sont plus en train de filmer le petit bout de leur lorgnette. S’en suivit un échange de correspondance stupéfiant, dans lequel Bohringer l’excité, qui alignait négligemment ses mots sur un papier à entête de l’hôtel des Armures de Genève, tel un duelliste jetant le gant, prouvait qu’on peut être un bon comédien tout en étant un être humain tout petit petit.
3°) Il était inutile que je m’acharne dans ma carrière de piéton de Paris. Quelque temps plus tard, un courrier fort désagréable du Dilettante (l’un des éditeurs les plus prétentieux et méprisants de la place parisienne à l’égard des apprentis écrivains) me conforta dans l’idée que Léon-Paul Fargue ne pouvait décidément avoir de descendance que bâtarde.
Dix ans plus tard, je retrouvai Bohringer au festival de Saint-Quentin-en-Yvelines. Nous dédicacions côte à côte. L'homme était de fort mauvaise humeur. Je mis tout d'abord cela sur le fait qu'il n'y avait pas foule et qu'il n'allait pas pouvoir briller de tous ses feux. Mais ce n'était pas cela. Il était en train d’agonir une pauvre libraire coupable de n’avoir pris que ses livres de poche, oubliant les grands formats qui rapportent quand même plus de pognon que la mitraille du pauvre, il la traitait comme un larbin. Je revois encore son air fielleux, sa colère froide de BHL entarté. J’avais honte pour lui (et aussi de ne pas intervenir). Il quitta aussitôt sa table, vert de rage, laissant une libraire aux bords des larmes.
J’avais longuement hésité à le rattraper pour lui dire : “Eh, Richard, pourquoi tu passes ta vie à insulter les gens ? T’es pas heureux de faire un métier qui te plaît, te rapporte beaucoup d’argent et te permet de sublimer ton magnifique ego néo-rimbaldien ?” Je m’étais abstenu parce qu’on se serait probablement battu et casser ses lunettes dans une bagarre c’est complètement con.
Depuis, j’évite les films de Bohringer ; ça tombe bien, il ne joue quasiment que dans des nanards affligeants.

Le mois prochain : Christian Bourgois (un homme charmant)

Mise à jour du  8 juillet 2017 :  cette rubrique n'a pas eu de suite.
Il est possible néanmoins de lire sur ce blog certains de mes coups de gueule contre des fâcheux. À commencer par celui où je règle le compte de l'immense écrivain Yasmina Khadra, dont je fus le premier éditeur en France et qui devint ensuite mon associé à la rubrique Comment je me suis fait entuber par Yasmina Khadra.


dimanche 10 novembre 2013

"Vive la F.A.R.C.E.!", "Le crépuscule des gueux" : deux livres pour fermer Après la Lune

208 pages, 11 €
168 pages, 9,50 €
Sept ans et demie après leur lancement en 2006, les éditions Après la Lune cessent leurs activités. Le catalogue (69 titres) reste disponible, à l’exception des livres de Mme Fradier, qu’une décision de justice absurde m’a contraint à retirer de la vente. Grâce à la générosité d’un bienfaiteur anonyme, la maison tire sa révérence en beauté en publiant deux titres. Vive la F.A.R.C.E.!  de Zilber Karevski [site] bourlingue entre polar social et humour noir. Quatre ouvriers passent à l’action en arrosant de purin les patrons voyous qui ont fermé leur usine, après avoir empoché des aides de l’État. C’est drôle, caustique, et ça se déguste avec un Picon-bière! À signaler le CD Puisque la terre est ronde, où ZK s’accompagne à la guitare.
Le 2e titre est la réédition du très attachant Crépuscule des gueux de Hervé Sard, qui bénéficia de belles critiques lors de sa sortie en 2011 chez Krakoen et pose en filigrane la question : "Combien de temps les gueux auront-ils encore une place dans ce monde sans pitié pour les parias?"

"Les aimants" de Hafed Benotman à l'Auditorium Saint-Germain

L’ami Hafed Benotman a écrit des nouvelles, des scénarios (Sur la planche, de Leïla Kilani), des romans (dont Marche de nuit sans lune, en cours d’adaptation par Abdellatif Kechiche), et plus de 25 pièces de théâtre. En 2012, il avait mis en scène La politesse des foules, une farce d’une drôlerie irrésistible sur la bouffonnerie sanguinaire des dictateurs, inspirée par une histoire vraie de la guerre d’Espagne, avec des comédiens professionnels et des amateurs impressionnants de justesse. Il revient à la mise en scène avec une nouvelle pièce, Les aimants, et cette fois, il monte sur les planches!
Des cavernes de la préhistoire au four crématoire, en passant par les bûchers et les autodafés, le feu nous accompagne. Le combustible de la révolution, de la contestation s’alimente de chair humaine. On s’immole depuis la nuit des temps et, aujourd’hui encore, la flamme passe de pays en pays. Lui? Phœnix. Elle? Salamandre. Il se consume de rage et d'impuissance. Elle brûle de liberté et de rêve. Elle vit loin de lui. Il survit loin d'elle. Ils ne se connaissent pas mais se savent au plus profond de leur être. Ils partent à la recherche, la quête l'un de l'autre. Pour cela, il leur faudra traverser les flammes des enfers sociaux qui les séparent.

Avec Dahbia Zahnoun, Abdel-Hafed Benotman, Laurentino Da Silva, Inès Anane, Emilia Derou-Bernal, Adèle Bossard-Giannesini, Mathilde Burucoa.

Les aimants. 5 et 6 décembre à 19h30 à l’Auditorium Saint-Germain, 4 rue Félibien 75006 Paris (M° Odéon).


Mise à jour du 21 janvier 2015 : Hafed est décédé hier. Lire ICI.

mardi 5 novembre 2013

"Donnez-moi un mouchoir, je vais me reposer"

à ma mère

Si j’étais un écrivain à succès en mal d’inspiration, j’écrirais sur le membre fantôme de ma mère, je raconterais comment, quarante ans après m’avoir expulsé de son ventre, elle vit sa jambe droite arrachée au reste de son corps par un chirurgien qui n’avait rien contre elle personnellement et n’en voulait pas à son intégrité physique, à l’aide de quelques instruments tranchants, dont certains m’auraient en d’autres circonstances ramené aux douces heures de mon enfance, quand le seillot sciant le rondin posé sur la bique du grand-père Berson projetait dans l’air froid des escarbilles de bois qui voltigeaient comme des lames de volcan. Je raconterais comment cet homme de l’art trancha dans le vif de la chair de ma mère, juste au-dessous du genou, afin d’éviter que la gangrène ne lui dévorât le reste du corps, sans savoir – il n’était pas payé pour ça – qu’une autre gangrène allait s’attaquer à son âme, moins impressionnante, moins visible mais tout aussi pernicieuse.

Jacqueline et Édouard, 1946
Si j’étais un écrivain à succès, je raconterais comment ma mère, qui venait de perdre sa jambe quelques mois seulement après avoir perdu l’homme qui avait partagé sa vie, sombra de longs mois durant dans un profond mutisme dépressif, dans une maison de repos où les frondaisons des arbres ressemblaient à des squelettes alors que c’était l’été et qu’ils ployaient sous les feuilles rassasiées de sève, et que nous fûmes, ses cinq enfants, impuissants à la consoler, à peine remis que nous étions de la mort de notre père terrrassé par un “transport au cerveau” dix-huit mois auparavant, et de celle du petit Pascal emporté dans sa quinzième année par une longue maladie.

Je raconterais, peut-être en me trompant, comment ce combat perdu – perdu d’avance ? – s’il ne lui fit pas perdre la foi, laissa en tout cas s’éteindre certaines de ses flammes, celles des prières psalmodiées, des génuflexions devant l’autel, des ablutions bénitières, des volutes d’encens, des incantations fracassées contre les murs de l’église exposant en douze tableaux le chemin de croix du Christ, refoulant les questions qui me brûlaient les lèvres. Maman, pourquoi les Romains sont aussi méchants avec le petit Jésus ? Et qui c’est le monsieur qui a peint ça ? Est-ce qu’il était de Madré ? Est-ce que la grand-mère l’a connu ? Le petit Jésus ? Tu veux une toque ? Mais non, le monsieur qui a fait les peintures, là, avec le Christ qui saigne, je sais pas comment il fait pour tenir le coup, moi il y a longtemps que je serais tombé dans les pommes avec tous les coups de trique qu’il se prend des méchants Romains, j’aimerais bien savoir qui c’était… À toutes ces questions silencieuses ma mère répondait ; même si elle ne s’en rendait pas compte et même si je ne l’entendais pas, je sais qu’elle me répondait. Pourquoi tu poses toutes ces questions, je ne sais pas, moi, tu n’auras qu’à demander à madame de Fontenay, si tu écoutais un peu plus au catéchisme

Je raconterais comment ce combat contre un ennemi implacable et destructeur lui fit oublier tous les allelujah, les ave maria, les in nomino pati, les ora pronobis, les dominus vobiscum, les chapelets égrennés dans les recoins du confessionnal, les médailles de Sainte-Thérèse-de-Lisieux baisées à la sauvette, les signes de croix devant les calvaires, les fronts humectés de buée bénite, les communions, les confessions, les absolutions, les contritions, les génuflexions, les onctions, les componctions, les extrêmes-onctions, les putréfactions, les mortifications, les parades de mort. Toutes ces obsessions funèbres qui faisaient descendre l’Enfer sur la Terre, dont ma mère, enfant, m’obligeait à me rendre complice pour mon bien, parce que c’est comme ça, pourquoi tu veux rien faire comme tout le monde, à la fin, parce qu’elle avait appris ça de ses parents, qui l’avaient eux-mêmes appris de leurs parents, qui l’avaient eux-mêmes appris de leurs parents, et qu’il n’était pas question de discuter cette chose indiscutable, indubitable, intraitable – alors qu’il aurait été tellement simple de me laisser m’accroupir dans les nids de poussière où les poules se pavanaient le derrière – ; toutes ces simagrées grotesques que je repoussais en baissant le front, un jour je me vengerai, un jour je tuerai le petit Jésus et toute cette famille de malades obsédés de la quéquette, et je brûlerai son cadavre pour être bien sûr qu’il ne ressuscitera pas d’entre les morts… et ma mère, me tirant par le bras, ne doutant pas un seul instant de mes funestes desseins : t’es pas beau quand tu prends ton regard de bœuf, mouche-toi, t’es plein de morve, dépêche-toi, on est en retard, et moi, récitant le merderem, ce cantique gallinais qui emplissait l’aire de son aura magnifique – et que j’étais le seul, bien entendu, à entendre –, maudissant l’incroyable concours de circonstances qui avait fait d’un fils de charpentier stupide et impuissant le fils de Dieu.

Je raconterais, sans être certain de ne pas d’être dans l’erreur, comment cette souffrance lui fera retrouver une autre forme de foi, loin de l’apparat des béatitudes dogmatiques et des masochismes mortifères, la crucifixion, la dévoration du corps tuméfié du Christ, ce grand raout cannibale que les catholiques nomment eucharistie pour ne pas être soupçonnés de déviance et ne pas faire (trop) peur aux petits enfants. Une foi plus humaine, oui, où Dieu se fait voler la vedette par les enfants, les petits-enfants, les amis, les voisins, tous réunis pour le grand banquet de la saucisse, de la patate, du cidre et du riz au lait, emportés dans le tourbillon de l’amitié, du rire, de la joie, tous vivants, bien vivants, même les morts qui sont toujours là, guidant chacun de nos gestes à notre insu, la foi en la famille, l’énergie des corps, coudes levés pour trinquer à la vie qui s’arrêtera bien un jour mais c’est pas grave puisqu’on est tous réunis, vivants, bien vivants, ma petite maman à la jambe coupée, souriante comme une jeune fille et toujours aussi belle avec tes cheveux blancs…
Je raconterais comment cette saloperie de jambe arrachée, après avoir fait vaciller sa raison, empêchera ma mère de mettre les pieds à l’église. Pas parce que le moindre déplacement lui faisait souffrir le martyre, pas à cause de cette prothèse mal fichue qu’elle sera obligée de changer six ou sept fois dans les années qui suivront, jusqu’à la dernière, qui l’accompagnera dans sa tombe un matin d’octobre. Car ma mère avait, une nuit – ne me demandez pas comment je le sais – fait un des rêves les plus traumatisants qu’il lui eût été donné de faire…
Le Christ, la fixant du haut de Sa croix, lui était apparu et lui avait lancé, goguenard : “Vous n’êtes pas à Lourdes, ici, madame Reboux ! Vous êtes à Madré ! Et à Madré, on ne fait pas les choses à moitié ! On n’entre pas dans l’église à cloche-pied, en déambulateur ou en fauteuil roulant ! On entre de plain-pied dans Mon église, madre de Dios !”
Ma mère s’était demandé s’il ne s’agissait pas d’un imposteur car elle avait si souvent conversé avec lui tout au long des dimanches de la vie et jamais Il ne lui avait parlé aussi crûment…
D’habitude, Il se faisait tout doux. Il prenait Sa petite voix mielleuse d’angelot soufreteux et s’exprimait avec des mots châtiés. Des mots castrés, même. Ma mère s’était réveillée en sueur et tintin pour retrouver le sommeil ! Toute la nuit elle avait compté les coups, comme si une horloge déréglée s’était nichée dans sa tête pour sonner les heures jusqu’à la fin de l’éternité. Ah, les insupportables tortures des nuits d’insomnie, quand la douleur vous dévore le ventre, remonte jusqu’au cerveau en vous arrachant au passage les poumons, vous rabotant l’âme jusqu’au dernier copeau, tremblant de la tête aux pieds, ses deux pieds, oui, car tous les amputés du monde vous le diront, dix ans, trente ans, quarante ans après l’insupportable séparation du membre et du corps, après les ligatures, les pansements, les traitements antiseptiques, les démangeaisons, les urtications, les hallucinations, tant que vous êtes vivant le membre fantôme continue de se rappeler à votre souvenir et ne cesse de régurgiter votre souffrance.
Oui maman, toi qui ne cessais de te faire humble en marmonnant “je ne comprends rien, je ne suis pas assez intelligente”, tu auras appris ce qu’aucun d’entre nous ne savait : le membre fantôme ne meurt JAMAIS… Le membre fantôme est là jusqu’à la fin de ton éternité. Et le matin, tétanisée, tremblant de froid de tout son corps – oh, bien sûr, je ne suis pas certain de ce que je rapporte car ma mère, qui me parlait peu, et jamais de ces choses secrètes enfouies profond, parce que les terreux-terriens ne sont pas très doués pour ôter la terre qui empêche leur bouche de libérer les mots, ma mère ne me l’avait jamais confié, mais je sais que cela s’est passé comme ça, je l’ai lu sur son visage lorsque je l’ai embrassée pour la dernière fois alors que la vie l’avait quittée depuis de longues heures déjà –, la voilà qui, prise de vertiges, pris, la mort dans l’âme, la ferme résolution de ne plus assister à l’office dominical. “Puisque vous n’avez pas voulu empêcher cela, mon Dieu, je peux très bien prier chez moi, je n’ai pas besoin de Votre église pour cela, ma maison suffira. Pas besoin d’autel, j’ai mon buffet, j’ai disposé mes petites icônes. La photo d’Edouard, si grand, si beau, si tôt parti, les photos de mes enfants, tout petits, avec leurs petites bouilles rondes comme des pommes, celle que je préfère c’est celle du Michel sur son petit coussin, puis en habit de communiant. J’ai la photo de mes petits-enfants, de la grand-mère, du grand-père, tous les matins quand je réchauffe mon café ils se mettent à table avec moi, et si je m’égare un peu dans mes pensées, il y en a toujours un pour me dire “café bouillu café foutu” !
Si j’étais un écrivain à succès en mal d’inspiration, je raconterais comment ma mère, au long de toutes ces années, perdit le combat contre les ulcères, les varices, la phlébite, l’artérite, les plaies, le prurit, la dessication, la douleur, toutes ces choses dont la simple évocation provoque chez le commun des mortels frayeurs, souffrance, affliction. “Elle a été bien courageuse, elle a tellement souffert… C’est à se demander où est passé le bon Dieu… S’il y en a un ! Oh, tout de même, vous n’allez pas… Ben, des fois, on s’demande… Tout de même… On est peu de choses… Je suis bien d’accord… ”

Si j’avais été un écrivain à succès, ma mère aurait conservé sa jambe jusqu’à son dernier souffle, elle aurait continué à aller à la messe tous les dimanches et à parler avec ses amies après l’office sur le parvis de l’église, bien campée sur ses deux jambes, la Madeleine, la Suzon, la Ginette, la Jeanne, pardon si je vous invente un prénom car je vous ai un peu oubliées, je me souviens juste de vos frêles silhouettes, de vos visages soucieux, de vos voix acidulées, de vos manteaux du dimanche à cols fourrés, de la façon dont vous incliniez la tête, du nombre de sucres que vous preniez au café de monsieur Lambert, mais j’ai oublié vos prénoms…
Elle aurait continué à aller au bourg dans sa petite auto après la mort de mon père et je n’aurais pas pu écrire sur son membre fantôme, je me serais contenté d’écrire sur les fantômes, les vrais, qui jalonnèrent son existence, celui de sa petite sœur morte d’une congestion, qui s’appelait Gisèle, comme ma sœur aînée qui apprit beaucoup plus tard qu’elle portait, tel Van Gogh, le prénom d’une morte, mais n’alla pas se couper l’oreille pour autant, je les aurais regardés bondissant dans les greniers, les champs de blé, se faufilant entre les bottes de foin, les balles de paille, les Anapurna de patates germées, les copeaux de bois, les tonneaux de cidre et de goutte, le tas de fumier fumant du gars Fernand qui ornait joliment la cour juste en face de la maison, avec la fourche piquetée dans la beurouette comme une croix sur son clocher, les vaches du gars Fernand qui lâchaient la bouse sous notre nez, les questions indiscrètes du gars Fernand qui l’énervait depuis cinquante ans mais tout de même c’était un bon voisin même s’il n’allait jamais à la messe et jetait un œil sous sa robe quand elle montait à l’échelle pour tasser le foin dans le grenier de la grange, et elle était bien contente de trouver la Marthe pour aller laver le linge avec elle au douet quand il faisait grand froid.

Grand prix de la Mayenne 2000
Si j’avais été un écrivain à succès, je n’aurais pas été le fils de cette paysanne aux cheveux noirs, aux traits fins, au regard farouche et déterminé, parfois nimbé d’un nuage de tristesse, née de l’union de la pétaradante et pas toujours commode Pauline Papouin et du taciturne Eugène Berson rescapé de la guerre 14-18, dans une ferme de la Mayenne septentrionale, car les ascendants des écrivains à succès ont une constitution beaucoup trop fragile pour supporter l’air vicié des étables, des écuries, des clapiers, des soues à cochons, des poulaillers et des planches à caca contre le mur du hangar avec les mouches les taons les guêpes qui bourdonnent et te taquinent les fesses. Les ascendants des écrivains à succès naissent en général – même s’il y a de rares exceptions – dans des endroits aseptisés, loin de l’inconfort des resserres et des fournils. Ils n’attendent pas le dimanche pour mettre une chemise propre et évitent de cracher par terre à tout bout de champ et ne se grattent pas les parties quand ça les démange. Ils ont des livres plein leur maison, rangés dans des bibliothèques, et des guéridons sur lesquels sont posés des napperons, des journaux et des revues avec des photos en couleur. Ils ont des mots qui sortent comme il faut et quand il le faut de leur bouche et des serviettes pour s’essuyer les lèvres quand ils ont fini de manger, même s’il y avait pas beaucoup de sauce dans le plat et même s’ils n’ont rien mangé et à ce qu’il paraît il y en a même qui s’essuient la bouche quand ils ont fini de parler alors là ça m’en bouche un coin !
Si j’avais été un écrivain à succès, je ne serais pas né de l’union de Jacqueline Berson et Édouard Reboux, car les modestes péquenots de la Mayenne septentrionale n’unissent pas leurs ovules et leurs spermatozoïdes pour mettre au monde des écrivains à succès, ni d’ailleurs des ingénieurs, des médecins, des aviateurs ou encore des avocats. De leur union naissent des mômes bizarres qui ne veulent pas grandir et ne savent pas trop ce qu’ils feront dans la vie, et n’auront toujours pas compris à cinquante ans révolus que ce n’est pas avec des histoires à dormir debout d’endormeur de poules qui a dévoré son double dans le ventre de sa mère que l’on va casser la baraque et rencontrer le succès.
Si j’avais été un écrivain à succès, j’aurais été un peu moins con. Ou moins honnête, je ne sais pas. Ou plus docile. Ou plus sociable. Ou moins timide. Ou moins écorché. Ou tout ça à la fois. J’aurais mis de l’eau dans mon vin. Je n’aurais pas eu besoin de toutes ces années pour me débarrasser de mon regard de bœuf. J’aurais regardé la vie bien en face, adelante, madre, j’aurais fait des économies. J’aurais jugulé mes folies. Je me serais moins cassé les pieds. Et je ne me serais pas posé toutes ces questions…
J’aurais posé les questions que les gens ont envie d’entendre, donné les réponses qu’ils ont envie d’entendre, des choses pas trop compliquées, avec les mots qu’il faut à la bonne place, parfois un peu dérangés pour que le lecteur éprouve des sensations, mais pas trop sinon il n’y retrouve plus ses petits. Le lecteur, il aime bien se perdre sinon il ne serait pas là, mais il faut faire attention à ne pas trop tendre l’élastique, sinon vous allez l’envoyer trop loin… là-haut, près des étoiles, trop près, là où ça sent la genèse, là où ça gèle quand il fait chaud et brûle quand il fait froid, dans un chaos primaire, là où certains voient le signe que la main de Dieu est passée et repassée… et il n’aime pas ça, le lecteur.
Si j’avais été un écrivain à succès, j’aurais foutu une trempe à ma névrose sociale, qu’elle s’en serait souvenue toute sa vie, la garce, et m’aurait foutu la paix une bonne fois pour toutes. Je l’aurais badigeonnée avec des onguents de ma fabrication, plumes, goudron, éclats de rouille, fiente, suc de digitale, des trucs de sorcier mayennais, des compresses organiques, des coups de sabot percheron, et avec ça, roulez jeunesse, j’aurais pondu un roman à succès*, avec des bons sentiments, de la bonne chère, des champs de personne, de la gloriole mais pas trop, de la gaudriole mais pas trop, du rire moitié tendre, moitié désespéré, calibré, rectiligne, garanti aux normes, adapté à l’époque, qui se trouve propulsé en tête de gondole et fait pousser des couilles en or.
Si j’avais été un écrivain à succès, j’aurais été plus prosaïque. J’aurais écrit des histoires vraies. Des romans historiques. Des romans à suspense. Des romans à sucette. Des romans de terroir. Des romans de procédure. Des romans qui donnent du baume au cœur, qui font qu’on se dit “ah, dis donc, il raconte exactement ce que je voulais entendre, exactement ce que je pouvais lire, exactement ce qu’il faut à ma petite cervelle fatiguée”.

Si j’avais été un écrivain à succès, je n’aurais pas été en panne d’inspiration, car les écrivains à succès ne connaissent pas la panne – sauf la panne sexuelle peut-être mais ça ne nous regarde pas – ; ou quand ils la connaissent, la panne, leurs éditeurs font en sorte que soit clamé urbi et orbi qu’un chef-d’œuvre est en route dans le ventre de l’architexte, que ça va prendre du temps, des années peut-être, Proust n’a qu’à bien s’accrocher à son déambulateur de sépulture ! Ou alors ils s’arrangent pour dompter les apparences et sont capables de vous pondre fissa un texte tellement insipide et concon que leur public chéri, subjugué, prenant les vessies pour des lanternes, n’y verra que du feu et s’écriera, bras au ciel : “Oh, mon Dieu, qu’il a du talent ! Mais comment fait-il pour écrire sur un sujet aussi ténu, aussi fugace ! Comment réussit-il à faire semblant de n’avoir rien à dire alors qu’il dit tout, et même… davantage que tout ! Comment fait-il pour donner cette invraisemblable illusion du concon ! Comment fait-il pour nous tenir en haleine avec – prenons un exemple tout à fait au hasard – le discours de remerciement interminable d’un académicien émotif qui ne trouve pas ses mots ! Quel talent ! Mais pourquoi diantre personne n’y a-t-il pas pensé avant ! Qu’on lui donne la Légion d’honneur ! La médaille des zarts zédélettres ! L’absolution ! Qu’on le fasse immortel ! Qu’on le cite à l’ordre de la Nation ! Qu’on l’encense ! Qu’on le statufie ! Qu’on l’empaille ! Qu’on le mette au Panthéon ! De son vivant ! Emmuré avec les Grands Hommes ! Tout de suite ! Santo subito ! Et vous avez vu comme il est beau et gentil !? Vous avez vu ce sourire ! Cette façon d’être à l’aise, en toutes circonstances ! Vous avez vu comment il envoûte son auditoire ! Le chameau ! Ah, si j’avais une fille à marier, je la lui donnerais tout de suite !”

Si j’avais été un écrivain à succès en panne d’inspiration, j’aurais écrit un livre sur un écrivain à succès en panne d’inspiration qui s’arrange – comme c’est malin, intelligent, superbe ! – pour faire de son manque d’imagination le déclencheur du bouquin qui le rendra riche, célèbre et célébré dans toute la France, qui fasse dire de lui : “Vous avez vu ? C’est du Reboux tout craché ! Quand on pense qu’il a passé son enfance à reluquer le cul des poules, à chercher le cloaque primordial, à se rouler dans la fiente, les pauvres parents, vous imaginez un peu… Pardi ! c’est là qu’il allait chercher son inspiration, le saligaud ! Quand il n’y en a plus, il y en a encore ! Plus de croupions de cocottes ? Envoyez les canetons, monsieur est à voile et à vapeur ! Pénurie de coin-coin ? Faites donner la dinde ! Plus de glouglou ? Vous lui trouverez bien une vieille pintade ! On le croyait fini, mort, essoré, débandant du stylo, plus de jus, plus de pschitt séminal, appelez l’inséminateur, l’incubateur, l’invocateur, l’acupuncteur ! Il faut sauver le soldat Reboux ! Et paf, le temps de le dire, le voilà qui revient sur son beau cheval blanc avec un texte ju-bi-la-toi-re, incredible, mais z’alors : qui va faire dans les trois cent mille et se vendre comme des petits pains : La jambe de ma mère. Quel culot ! Mais il va tuer le métier !
Christine Angot ? Elle en mouille sa petite culotte de rage, obligée de pondre un sixième œuf sur l’inceste, de l’hollywoodien, cette fois, avec des morceaux entiers de menstrues collés sur la bite à son papa ! Michel Houellebecq ? Obligé de démissionner de la Ligue des écrivains fascistes pour qu’on parle de nouveau de lui, d’enfin avouer qu’il a baisé son chien, un soir d’hiver qu’il s’emmerdait comme un écrivain mort dans ce pays crépi par la pluie où l’on ne parle même pas français. Michel Onfray ? Obligé de se trouver un nouvelle tête de Turc pour satisfaire son ego tout-puissant de donneur de leçon qui n’a pas digéré son éducation ouvrière et ne peut tout de même pas écrire un livre assassin sur sa pauvre petite mère avant qu’elle retourne au néant dont il rêve pour elle, Freud, Sartre, ça suffit pas mon coco, va falloir te trouver d’autres boucs émissaires ! Marc Levy ? Obligé de trousser son vocabulaire de trois cents à quatre cents mots pour donner de la chair à ses fabulettes de fantômes qui font bander dans les chaumières, sursaut d’amour-propre, marre de donner de la viande aseptisée à mes lectrices, je ne suis pas seulement une machine à gagner de la thune… Maurice Dantec ? Il est déjà mort, mon ami… Étouffé par une rime riche qu’il avait prise pour un rail de coke ! Ah bon, vous ne saviez pas ? Alexandre Jardin ? Il paraît qu’il s’est tiré une balle dans le ciboulot, plus d’idées, son nègre venait de le plaquer pour Jacques Attali ! Coup de bol, Daniel Picouly est arrivé au moment où il allait appuyer sur la détente… C’est l’hécatombe chez les grands z’écrivains de langue française de Saint-Germain-du-Pèze… Tout ça à cause de ce petit plouc qui vient d’écrire un livre sur la jambe perdue de sa mère… Vous vous rendez compte !”
Si j’avais été un écrivain à succès en panne d’inspiration, j’aurais donné des conférences sur l’art et la manière de transformer le doute en certitude, l’eau en vin, la merde en engrais, la mauvaise conscience en bonne conscience, le topinambour en carburant, la camaraderie en amitié, l’amitié en amour, l’amour en grâce, la grâce en éternité, la peur en jouissance magnifique, la pingrerie en générosité…
Si j’avais été un écrivain à succès, ma mère aurait peut-être gardé jusqu’à sa mort ses gambettes de vingt ans. Mais elle ne serait peut-être pas morte l’esprit serein. Rassurée d’avoir vu tous ses enfants – sauf moi, toujours coulé à Pétaouchnock ! – et elle n’aurait peut-être pas dit, juste avant de mourir, cette phrase magnifique, ce sublime alexandrin de femme qui n’a peut-être pas beaucoup lu, appris, voyagé, épuisé les vigueurs du langage, mais se serait flétrie si son amour et sa générosité avaient fait défaut :
“Donnez-moi un mouchoir, je vais me reposer.”
5 novembre 2013


*C'est à cause des poules, paru chez Flammarion en 2000 (entre un Houellebecq et un Picouly) a été pilonné par l'éditeur, qui ne m'en a jamais informé, au mépris du Code de la propriété intellectuelle. Cette pratique est, semble-t-il, assez courante chez les "grands éditeurs". Un salut confraternel à Dominique-Antoine Grisoni, qui me commanda ce livre maudit, et qu'un cancer a envoyé garder les chèvres dans les causses du Ciel il y a dix ans.

mardi 29 octobre 2013

Alain Jégou, comme du vivant d'écume

Le poète Alain Jégou est décédé le 5 mai 2013 à l'âge de 64 ans, des suites d'une longue maladie. Je savais qu'il était malade mais le hasard a fait que j'ai appris la nouvelle seulement hier. Ces derniers temps, ce blog aura été trop envahi par les hommages aux disparus, donc je vous invite à lire le bel hommage qui lui est rendu par l'ami Jacques Josse, ainsi que sur le blog de la médiathèque de Quimperlé.
J'ai connu Alain Jégou en 1981, à l'époque où j'éditais à Caen la revue de poésie La Foire à Bras. Alain avait publié un long poème dans le n°9 (hiver 1983) sur le thème "La mer et  autres"En trente ans, on s'est rencontrés deux fois seulement, mais on ne s'est jamais perdus de vue. Il avait publié une vingtaine de recueils de poésie, deux polars, une anthologie en hommage à  Claude Pélieu, et personne à ma connaissance n'a écrit de textes aussi beaux sur la mer que ce poète marin-pêcheur qui donna un nouveau souffle à la poésie française dans les années 70 et dont le grand regret était de ne pas avoir rencontré Jack Kerouac lors de son passage en France, l'année de ses 17 ans. L'un de ses livres portait le nom du bateau sur lequel il a bourlingué, Ikaria.

mardi 15 octobre 2013

"En cherchant Majorana, le physicien absolu", par Étienne Klein


Connaissez-vous Ettore Majorana ? Il y a fort à parier que non. Si vous pensez qu’il s’agit d’un porteur de bidon du Giro d’avant-guerre, d’un acteur du cinéma muet italien ou d’un bandit calabrais, vous avez tout faux. Ettore Majorana est un physicien inconnu en France, mais très connu en Italie – des rues, des collèges portent son nom, un timbre son effigie – né en 1906 et mort… on ne sait quand ! Ce qui lui ferait, s’il était toujours vivant… 107 ans !
Un autre physicien, français celui-là, vient de lui rendre hommage.
Contrairement à Majorana, Étienne Klein – né le 1er avril 1958 – est bel et bien vivant. Les preuves sont là. Il donne des cours au CEA de Saclay, des conférences, parle du temps et de physique quantique à la radio (on peut écouter ses frivolités quantiques chaque jeudi matin à 7h17 sur France Culture), fait des courses endiablées autour du mont Blanc, écrit des livres passionnants, scientifiques mais pas que (nouvelles, anagrammes), d’une plume alerte (élégante, aurais-je envie de dire, pour reprendre son mot préféré).
Dans Petit voyage dans le monde des quanta, il vulgarise avec humour et brio la physique quantique. Dans Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, il s’attaque au problème épineux du temps en physique. Dans Il était sept fois la révolution, il dresse le portrait de sept physiciens, tous très connus (Schrödinger, Einstein, Dirac, Pauli…). Tous sauf un : Ettore Majorana. C’est précisément dans ce livre que j’entendis parler pour la première fois de Majorana, alors que je venais de commencer ma plongée dans la physique quantique, pour les besoins d’un roman à paraître en 2014 chez Parigramme, Le quantique de Bénuchot
Quelques années plus tard, Étienne Klein revient à la charge dans un opus passionnant, En cherchant Majorana, le physicien absolu (Équateurs). Mais cette fois, au lieu de dresser le portrait sensible de ce théoricien fulgurant, dont les travaux sur l’atome et l’interaction nucléaire ont fait date (et n’ont sans doute pas fini de faire parler de lui), Klein, fasciné par le personnage, cherche à forcer son intimité (ce qui n’est pas facile car l’homme était un taiseux), et se lance sur ses traces, à Catane, Rome, Naples et Parlerme, dans le but d’essayer de comprendre pourquoi, à l’âge de 31 ans, cet homme brillant mais tourmenté a choisi de se volatiliser.
Le 27 mars 1938 en fin d’après-midi, à Palerme, en Sicile, Ettore Majorana prend un bateau pour Naples, où il n’arrivera jamais. Personne ne le vit débarquer le lendemain matin. Son corps ne fut jamais retrouvé. Peu avant son voyage, il expédia à un ami de l’université de Naples une lettre dans laquelle il annonçait son intention de mettre fin à ses jours. Puis un télégramme dans lequel il affirmait renoncer à se suicider. Puis à nouveau une lettre où il affirmait : « La mer n’a pas voulu de moi. » et espérait que la première lettre et le télégramme arriveraient en même temps.
Pas besoin d’être un admirateur de Pirandello ou de Perec, ni même d’être féru de roman à énigme, pour reconnaître que le thème de la disparition se prête admirablement au jeu de la fiction. « Écrire un livre, disait Jules Bénuchot (qui n’a jamais été fichu d’en écrire un seul, dit-on), c’est disparaître derrière son sujet. » Avec Majorana, dont la courte vie (tout au moins pour ce qu’on en connaît) peut se lire comme un roman – un certain nombre d’écrivains s’y sont frottés, et pas des moindres, tel le grand Leonardo Sciascia –, il suffit d’appuyer sur la touche « ON » pour que défilent tous les ingrédients d'une fiction littéraire aux petits oignons.
Avec En cherchant Majorana, Étienne Klein se lance dans une quête improbable, dont il pressent dès le début, malgré les espoirs suscités par la rencontre de certains membres de sa famille, notamment le neveu de Majorana, qui porte le même nom que lui, qu’elle ne débouchera que sur des probabilités, des incertitudes (restons dans le quantique, s’il vous plaît!).
Outre ce pèlerinage émouvant sur les lieux de vie de son personnage, il reste l’espoir que les travaux de Majorana, qui datent d’il y a 80 ans, débouchent dans les prochaines années sur des découvertes importantes, qui pourraient aller jusqu’à révolutionner certains éléments du Modèle standard de la physique, grâce notamment aux fameux neutrinos de Majorana – vous savez, ces petites choses en provenance du soleil, qui traversent notre corps par milliards. Ces particules qui, d’après Étienne Klein, pourraient être de bons candidats pour élucider la composition de la matière noire, qui constitue 25% de notre univers, et reste inconnue à ce jour. La conclusion de Klein est que Majorana, dans ses carnets (il a noirci plusieurs milliers de page, conservées au musée Galilée de Florence et à Pise) a posé un cadre conceptuel, dont la portée n’est pas connue, mais qui pourrait aider à résoudre un problème qui ne se posait pas à l’époque où il a effectué ce travail.
Terminons cette chronique en affirmant (très modestement) que Jules Bénuchot, héros  de L’esprit Bénuchot, a eu [beaucoup) plus de chance qu’Étienne Klein. Aurait-il retrouvé Ettore Majorana ? Suspense, suspense…
"En cherchant Majorana, le physicien absolu", par Étienne Klein, éds Équateurs,170 pages, 17€