Nommé par Bouteflika à la tête du Centre culturel algérien en novembre 2007, Yasmina Khadra vient d’en être écarté. Selon El Watan, il pourait être remplacé par Zehira Yahi, patronne du Festival de cinéma d’Alger et proche du pouvoir. Mais le nom de l’ex-ministre de la Culture algérienne (et bête noire de YK, qui l’accusa de comploter contre lui) Khalida Toumi, est également cité.
Où il est question des choses me passant par la tête, y compris celles n’ayant rien à voir avec la littérature, telles que ma PASSION (platonique) pour les POULES, mon amour de la LANGUE BÉNUCHOTE et mon AVERSION (épidermique) pour les POULETS.
jeudi 8 mai 2014
lundi 28 avril 2014
Yasmina Khadra gonfle les pectoraux, brandit la menace d’un procès et se dégonfle
De retour de quelques jours au vert, loin d’Internet et des tracas de la vie moderne, je trouve, suite à mon article du 18 avril, un courriel de Yasmina Khadra, d’une si grande élégance que j’en livre, avec l’assentiment de son auteur, la teneur :"Puisque tu veux te faire passer pour une victime, toi l'escroc, puisque voler pour toi est emprunter sans demander la permission, puisque ça ne t'a pas suffi d’abuser de ma confiance et de mon amitié, je vais porter plainte contre toi et la justice dira qui est l'ingrat. Si tu penses qu'il suffit de s’attaquer à moi pour te donner une visibilité et peut-être joindre les deux bouts [sic], je t'autorise à diffuser ce mail, toi qui aimes tant t'exhiber en victime expiatoire après avoir trahi, menti, truandé tous les auteurs* qui se sont fiés à toi. J'ai connu des escrocs, mais avec un culot comme le tien, jamais. Rendez-vous bientôt devant le tribunal."
* De 1992 à 2013, j'ai publié plus de 130 auteurs, aux éditions Canaille, Baleine et Après la Lune. Est-il besoin de préciser qu’à l’exception de l’une d’entre eux, qui me poursuivit en justice et fut déboutée de ses exorbitantes demandes de dommages et intérêts, aucun ne m’a jamais accusé de l’avoir truandé.
Six mois plus tard, les menaces de YK sont restées à l'état "pectoral". Yasmina-Hulk-Khadra s'est dégonflé. (MAJ du 14/10/14)
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vendredi 18 avril 2014
Comment je me suis fait entuber par Yasmina Khadra (pour solde de tout compte)

par Jean-Jacques Reboux, ex-directeur des
éditions Après la Lune,
premier éditeur en France de Yasmina Khadra
premier éditeur en France de Yasmina Khadra
Se faire entuber n’est pas chose agréable. Le reconnaître
moins encore. C’est avouer qu’on a pêché par excès de confiance, par naïveté,
voire par bêtise. À présent que j’ai mis fin à mes activités de petit éditeur
indépendant, j’ai décidé, non sans quelque hésitation, de narrer ma
collaboration douloureuse avec l’écrivain mondialement reconnu, célébré,
traduit dans 43 langues, Yasmina Khadra, dont je fus, que cela lui plaise ou
non (et cela lui déplaît profondément),
le premier éditeur en France, et qui devint, douze ans plus tard, mon associé
dans une entreprise qui connut ses heures de gloire et vient de fermer ses
portes, après 7 ans d’exercice et 69 titres publiés : les éditions Après
la Lune.
Entuber. Formule triviale, que j’emploie à
dessein tant elle est en adéquation avec la rhétorique caporaliste du
commandant Khadra lorsqu’il se met en colère, ce qui est fréquent, pour des
raisons pas toujours dignes des nobles causes qu’il prétend défendre. Yasmina
Khadra, c’est un peu la Mamie Nova de la littérature, on ne lui dit pas merci,
on ne l’aime jamais assez, on l’accuse de tous les maux. Mais il ne se laisse
pas faire. Dès qu’il y a un pet de travers, c’est plus fort que lui, il s’énerve,
souffre et endosse l’habit du martyr. Critiques, éditeurs, journalistes,
chroniqueurs, tous sont suspects et en prennent pour leur grade. Leur
faute ? Refuser de reconnaître à sa juste valeur son génie, qui est
immensissime, comme l’ignorent encore quelques indécrottables béotiens au
mauvais goût navrant, complices (il n’y a pas de hasard) de l’abominable
complot littéraire dont il est victime de la part des organisateurs des prix littéraires, à tel point que, se prenant à rêver d’un destin à la Émile
Ajar, il décida de confondre les larrons en publiant en 2004 chez Fayard un faux premier
roman, Frenchie, sous le pseudo
Benjamin Cros. Mais n’est pas Romain Gary qui veut, et le feu d’artifice
agonisa dans le ciel germanopratin tel un pétard mouillé. Ne parlons même pas
ici des accusations de plagiat dont il est l’objet (Tahar Ouettar et Youcef Dris, dont Les amants de Padovani auraient été allègrement pillés dans Ce que le jour doit à la nuit), ou des affreux ragots colportés contre
lui par la terrible ministre de la Culture algérienne.
![]() |
| Youcef Dris |
Yasmina Khadra,
personne ne l’aime, mais il est le seul à le savoir
Il lui faut par conséquent le crier sur les toits, en se
gardant d’y mettre les formes. Il a beau avoir quitté l’armée algérienne,
lorsqu’il s’agit de prendre l’ascendant sur le militaire Mohamed Moulessehoul
qu’il est resté, l’écrivain Yasmina Khadra est à la peine. Il lui manque pour
cela un petit quelque chose, qui
pourrait s’appeler humilité, modestie voire, tout simplement, humanité. Comme souvent les mégalomanes, les paranoïaques,
les pervers narcissiques, les persécutés, notre grand incompris souffre d’un
mal pernicieux, encore méconnu (la psychologie a encore de beaux jours devant
elle) : le « syndrome de Hulk », du nom de ce super-Zorro
hypersensible que les injustices font exploser de verdeur. Mais revenons quelques années en arrière. Seize ans
exactement. À l’époque où je fus amené à entendre sa voix. Une époque où
personne en France ne connaissait son existence. Encore moins sa véritable
identité.
La voix de Yasmina
Khadra
La première fois que j’entendis la voix de Yasmina Khadra,
c’était au téléphone, et la voix était celle de sa femme. C’était en 1997, je
travaillais alors aux éditions Baleine, dont le succès insolent de la
collection Le Poulpe avait permis de racheter Canaille, la maisonnette d’édition que j’avais bâtie de mes propres mains en 1992. La dernière
fois que je l’ai entendue, c’était sur mon répondeur téléphonique, en juin 2013.
Le ton avait résolument changé. La voix douce était fielleuse, la menace
tangible : « Si tu ne me rends pas les droits de La rose de Blida, je vais être obligé de te faire un procès. » J’avais collectionné les procès depuis 2006 (un 1er contre un flic pour outrage, un 2e contre l’Opus Dei pour
diffamation, un 3e contre une ex-flic devenue romancière), et bien
qu'averti de la forfanterie belliqueuse du monsieur (je ne suis pas le seul
de ses éditeurs qu’il ait menacé de procès), qui m’avait auparavant traité
d’escroc, je lui rendis les droits qu’il me réclamait, portant sur la cession
en poche de La rose de Blida (et autres
nouvelles). Ce qui me mit en fâcheuse posture avec l’éditeur, Univers Poche, qui m’avait
versé une confortable avance, dont je n’avais reversé à l’auteur, pour cause de
trésorerie défaillante, qu’un tiers de la part qui lui revenait. Entre ces deux moments, treize ans ont passé. Le cadet en
culottes courtes de Blida est devenu un écrivain célébré dans le monde entier.
Flash-back.
Morituri, histoire d’un manuscrit explosif
1997, donc. Lors d’un cocktail des éditions Baleine, une journaliste du Figaroscope, excellente connaisseuse de l’Algérie, me tend un manuscrit au titre prometteur, Morituri. « Lis ça, c’est génial. Ça dit tout sur l’Algérie actuelle ! Gallimard devait le publier mais ils ont la trouille des GIA, ces cons ! » L’attentat de Saint-Michel, attribué au GIA algérien, était tout frais, et si les grands éditeurs ont les moyens financiers de leurs ambitions, il arrive que le courage leur fasse défaut. Intrigué, je dévore le roman dans la nuit. Bluffé, j’en parle à Antoine de Kerversau, patron des éditions Baleine, qui me donne le feu vert. Le calendrier de la collection que je dirigeais [Canaille/Revolver] étant complet pour de longs mois, nous décidons de le publier très vite dans une autre collection.
À l’époque, Internet n’existait pas, la seule façon de communiquer
avec Amal B. (le nom figurant sur le manuscrit) était le téléphone et le fax. Je disposais d’un numéro à Oran, avec
créneau horaire limité : le mardi en début d’après-midi. La voix de celle
qui ne se faisait pas encore appeler Yasmina Khadra était peu assurée. On la
sentait confrontée à une situation qui la dépassait, dans un pays miné par la
tragédie et la paranoïa. Et pour cause, c’était l’épouse de l’écrivain, que
j’aurai au téléphone cinq ou six fois en deux mois. Cela, nous ne le sûmes que
plus tard. Toujours est-il que Morituri
parut, très vite suivi de Double blanc
et L’Automne des chimères. Relayées
par une couverture médiatique de choc, les aventures du commissaire Llob
captivèrent des dizaines de milliers de lecteurs, les droits poche rachetés par
Folio, tandis que le rideau se levait peu à peu sur l’identité de l’auteure,
qui avait pris comme pseudonyme les 2e et 3e prénoms de
sa femme, Yamina Khadra, que je pris, pour la petite histoire, la liberté de
transformer en Yasmina, pour des raisons de sonorité.
Les années passèrent. Licencié des éditions Baleine en 1998
pour cause d’explosion en plein vol du Poulpe, je plaçai en 2000
un 4e roman de Khadra chez Flammarion (Le dingue au bistouri). Mes contacts avec l’auteur, qui avait
regagné la France en passant par le Mexique et était désormais publié chez
Julliard, s’espacèrent. Jusqu’à ce que nous nous retrouvions au salon du livre
de Paris. Puis au salon du polar de Montigny-les-Cormeilles 2005, où La part du mort venait d’être primé. Je
lui parlai de mon projet fou de monter une maison d’édition et lui demandai un
texte. Il accepta chaleureusement, heureux de donner un coup de pouce à son
premier éditeur en France. La Rose de
Blida paraîtra en mars 2006 dans la merveilleuse collection La
Maîtresse en maillot de bain, qui s’intéressait aux « petits
arrangements avec l’enfance » et n’eut hélas pas le succès qu’elle méritait,
en raison notamment de son petit format et de son manque de visibilité en
librairie. Deux ans passèrent.
Juin 2007. Les éditions Après la Lune, criblées de dettes,
essoufflées, malgré quelques jolis succès, sont sur le point de fermer boutique
lorsqu’un coup de tonnerre surgit. L’Opus Dei, s’estimant diffamée par le
roman Camino 999 de Catherine
Fradier, envoie les huissiers. Branle-bas de combat. Souscription pour payer
l’avocat. Soutien décisif du cabinet de lecture de Rue 89. Passé l’état de
choc, nous nous défendîmes. Grâce à la publicité engrangée par ce procès très
médiatisé, qui s’étalera sur plus d’un an et demi [l’Opus Dei perdra en appel
en janvier 2009] et à l’obtention sur la lancée du prix Polar SNCF, les dettes
furent remboursées en trois mois. Les affaires reprirent. Hélas trop timidement
pour permettre aux éditions de rebondir, encore moins de payer leur unique
salarié (ma pomme) qui se faisait exploiter par le gérant (ma pomme) en
travaillant bénévolement depuis plusieurs années. C’est alors qu’eut lieu un
second coup de théâtre.
YK, le retour
Printemps 2010. Après moult procrastination, j’appelle Yasmina
Khadra, dont je gardais au fond de mon portefeuille le courriel plein de
prévenance qu’il m’avait envoyé un jour où, terrassé par le burning-out, je lui
disais ma lassitude de faire vivre un maison d’édition dans des conditions
aussi précaires. Il me reçut dans son bureau, au 7e étage du Centre
culturel algérien, dont il avait été nommé directeur par le président
Bouteflika, qui ne se déplaçait pas encore en fauteuil roulant. L’homme n’avait
pas changé. Il avait toujours au fond des yeux cette fronde pétillante et
malicieuse qui m’avait séduit lors de nos premières rencontres. Il était
content de me revoir. Moi aussi. Dans le feu de la conversation, il me proposa
– ô miracle ! – d’investir de l’argent dans les éditions Après la Lune,
afin de leur donner un nouveau souffle. « Tu auras un bureau, une attachée
de presse, un salaire, je te donnerai un roman inédit… » YK racheta les
parts de la moitié de mes 26 associés, entra dans le capital à hauteur de 29 %,
promit de donner un peu d’air à la SARL en lui prêtant quelques milliers d’euros
puis me fit part de son vieux rêve : créer une collection de littérature
qui donnerait leur chance à des écrivains algériens connus au pays mais inconnus en France. « Je l’appellerai Bel Horizon ! [nom
touristique donné à sa bonne ville d’Oran] Nous irons en faire la promotion au
salon du livre d’Alger ! Tu viendras avec moi ! Le ministère de la
Culture algérien nous achètera plusieurs centaines de livres pour les
bibliothèques. » [Entretemps, l’homme s’est fâché tout cru avec la
ministre, et ça ne s’est pas arrangé.] Depuis toujours passionné par l’Algérie, sa littérature, son
histoire (la guerre d’Algérie est au cœur de mon roman Le massacre des innocents), je me faisais une joie de fouler le sol
de ce pays. Faut-il préciser que je n’y ai jamais mis les pieds, pas plus que
je n’ai vu la couleur ni de l’argent, ni du roman inédit promis. Pas plus que
la concrétisation des autres projets alléchants qu’il m’avait fait miroiter
(rachat par un grand éditeur, puis par un richissime homme d’affaires
algérien).
La bonne foi m’oblige à préciser qu’il se trouva à l’époque
quelques amis pour me dissuader de pareille association. « Ne va pas te mettre dans les pattes
de Khadra ! L’anar et le militaire, vous n’êtes pas faits pour vous
entendre ! » Jusqu’à cette insulte au vitriol envoyée via
Facebook par la journaliste qui m’avait confié le manuscrit de Morituri, m’accusant de collusion avec
le « collabo-traître à la solde de Bouteflika ». D’un naturel têtu,
peu méfiant, et surtout alléché par la belle aventure qui se profilait et
allait me permettre d’effectuer dans des conditions décentes ce travail
d’éditeur qui me passionnait, en me versant de nouveau un salaire (ce dont le
sieur Khadra, je le compris un peu tard, se contrefichait allègrement), je
décidai de foncer. J’étais d’autant plus confiant que « l’ami »
Khadra m’abreuvait avec une belle constance de
ses jérémiades sur son éditeur Julliard, accusé de ne pas être à la hauteur de
l’immense écrivain qu’il était. Il ne faisait pour moi aucun doute que mon
nouvel associé s’inspirait de l’initiative de l’écrivain suédois Henning Mankel, lequel,
profitant de sa célébrité, créa sa propre maison d’édition, Leopart förlag, et déclarait
à L’Express : « J'avais le même éditeur depuis trente ans et
je ne voulais plus que tout cet argent continue à passer uniquement dans les
poches des riches. Il faut que les revenus des livres soient investis dans de
nouveaux livres. » De toute évidence,
mon associé allait mettre le paquet pour, primo, renflouer la maison, secundo, lui
permettre de prospérer, tierco, en tirer de subtantiels bénéfices, quarto,
donner leur chance à des inconnus. Il me faudra quelque temps pour comprendre qu’entre
les paroles et les actes il y avait un fossé : celui de l’argent.
Un homme
profondément désintéressé par l’argent
L’argent, on le sait, est, avec la soif éperdue de
reconnaissance, l’une des plus lancinantes fixations de Yasmina Khadra. Pas un
débat, une interview où la chose ne revienne en force, alors que personne à ma
connaissance ne lui a jamais reproché de gagner confortablement sa vie grâce à ses livres.
C’est ainsi qu’annonçant en novembre 2013 sa candidature aux élections présidentielles
algériennes de 2014, avant même d’évoquer son programme (son non-programme,
diront les mauvais esprits), il clamait : « Je ne m’intéresse pas à
l’argent. » Je peux, quant à moi, témoigner que cet homme-là ne
s’intéresse pas, mais alors pas du tout, à l’argent. Tenez… Même quand il place
quelques milliers d’euros dans une affaire, il pousse le désintéressement
jusqu’à faire tout ce qui est en son pouvoir pour que les affaires ne soient
pas florissantes. J’en connais qui, taraudés par l’appât du gain – tel Henning
Mankel, dont la maison d’édition, qui publie, tiens, tiens, des auteurs
africains, se porte bien –, auraient déplacé des montagnes pour permettre au
fleuve Pactole de couler à flots. Pas Yasmina Khadra, dont le slogan christique
« Les Algériens ne s’aiment pas assez ! », à défaut de marquer
l’histoire de son pays, rappelle opportunément qu’il ne tient pas les marchands
du Temple en odeur de sainteté.
Je n’aurai donc pas la cruauté de rappeler ici que le 20 juin
2011, YK recevait le prix Jean Gal de l’Académie française, doté de 40.000
euros, ce qui ne
l’empêchera pas, peu après, de refuser de prêter aux éditions Après la Lune les
quelques malheureux milliers d’euros qu’il avait promis, et qui feront
cruellement défaut au moment de mettre en chantier la collection Bel Horizon,
fin 2011, empêchant notamment toute possibilité de promotion.
Collection Bel Horizon (bouché)


Le plus rageant dans tout cela, ce n’est pas tant le mépris avec lequel j’ai été traité par ce monsieur. Même si j’ai sincèrement cru
qu’après les emmerdes, les vaches maigres, les poursuites de l’Opus Dei, la
précarité, ainsi que – comme me le disait un des mes associés – une
« certaine incapacité chronique à vouloir m’enrichir », un miracle
était possible. Le plus rageant dans cette affaire, c’est la façon dont ce
monsieur a fait croire à des auteurs algériens (Hamid Grine, Fatéma Bakhaï,
Francis Pornon, qui lui, est, français) que sa notoriété allait servir de
caisse de résonnance à leurs écrits. Au lieu de ça, ce fut un enterrement de
première classe, malgré de très beaux textes, mis en valeur par les belles
maquettes de Philippe Routier. À part un article de Claude Combet dans Livres hebdo, il fallait être drôlement
dégourdi pour savoir, en novembre 2011, que l’écrivain algérien le plus célèbre
tendait la main à ses « frères de lettres » dans la maison d’édition
créée par l’éditeur qui le fit connaître en France. Les
écrivains algériens qui l’accusèrent de censure au Centre culturel algérien
seront ravis d’apprendre que Yasmina Khadra se paya le luxe d’autocensurer les
auteurs qu’il publia et ne leva pas le petit doigt pour les défendre. Y compris
lorsque Camus dans
le narguilé, de Hamid Grine, poussé par une critique élogieuse de Gérard Collard à
la télévision, connut un joli
succès d’estime [950 réassorts en dix jours, ce qui n’est pas rien] qui aurait
pu se transformer en best-seller pour peu que quelques moyens y fussent
consacrés. Ce qui aurait eu, il est vrai, l’inconvénient de prouver que la
langue d’écrivains algériens tels que Hamid Grine et Fatéma Bakhaï valait bien
celle du maître.
« Pour moi,
tu n’es qu’un accident de parcours. »
Voilà. Je me suis fait duper par Yasmina Khadra et je n’en
suis pas très fier. Cela aura au moins eu le mérite de m’ôter mes dernières
illusions de petit éditeur allant cherchant la pitance avec les dents, défiant les lois du sérail, et ayant
compris, mais un peu tard, que la crise, les restructurations du métier de l’édition et la révolution numérique avaient
définitivement azimuté la galaxie Gutenberg, et que dans ce bouleversement de
civilisation les petits éditeurs iconoclastes et désargentés ne peuvent pas
jouer dans la cour des grands. Reste cette question, qui restera à jamais une
énigme : « Pourquoi m’as-tu fait croire, Mohammed Moulessehoul, que
tu m’aiderais ? Pourquoi avoir fermé ce « bel horizon » que tu
promettais à tes compatriotes écrivains ? » Relisant ses derniers courriels écorchés, j’ai bien un début
de réponse, que je m’abstiendrai de livrer ici, de peur de passer pour trop
cruel.
« Tu m’as
déçu. Tu as essayé de m’entuber. (…)
« De grâce, ne
t'attribue pas le beau rôle. Ne dis pas qu'aucun éditeur ne voulait de
Morituri. Gallimard l'avait accepté avec un rare enthousiasme avant de se
rétracter suite à l'attentat de Saint-Michel. [sic] D'autres éditeurs le
voulaient avant que Baleine se manifeste. Baleine a été la mauvaise porte, pour
moi. Hormis l'à-valoir, je n'ai JAMAIS reçu un sou des droits de vente sur
l'ensemble de la trilogie. La preuve, j'en subis encore les frais via
Platet/Folio. On me rémunère au compte-gouttes. Des misères. Et seulement
lorsque je les réclame. C'est-à-dire une année sur cinq. (…)
« Qu'espères-tu
en te faisant passer pour une victime ? Je subis la mauvaise foi depuis 15 ans.
J'avance toujours. Parce que je suis un homme droit. Inutile de nous
écrire. Pour moi, tu n’es
qu’un accident de parcours. Tu m’as pris mon argent. Je te le donne. L’avenir
nous dira qui a été bon et qui ne l’a pas été. Adieu. »
Est-il besoin de préciser que je n’ai jamais « pris
l’argent » de ce monsieur et que son entrée dans le capital des éditions
fut dûment signée devant mon avocat ? Mais foin des aigreurs ! Il y
a une vie après l’édition (l’écriture, par exemple). Si l’avenir de l’Algérie, après la réélection du fauteuil roulant de Bouteflika, est inquiétant, celui de Yasmina Khadra m’indiffère. Quant aux accidents de
parcours, dont j’ai eu plus que ma part, ils sont parfois salutaires, pourvu qu’on n’y laisse pas sa peau.
mercredi 2 avril 2014
Chui'Chiante, le clip de Nausicaa, la p'tite chanteuse qui monte
Nausicaa écrit des chansons dont elle compose la musique, elle a un talent fou, du punch, un grain de folie. En attendant le CD, le clip Chui’chiante. [sur Facebook]
jeudi 27 mars 2014
"C’est sans danger", nouvelle écrite pour le 13e festival polar Mauves-en-Noir
Pour la 13e édition du
festival Mauves-en-Noir de Mauves-sur-Loire, près de Nantes, les organisateurs ont demandé aux invités d’écrire une nouvelle sur le thème de la RN 13, que j’ai longuement pratiquée autrefois en
stop pour monter de Caen à la capitale. Ayant rendu ma copie après la
dead-line, elle ne pourra hélas pas figurer dans le recueil collectif. Ça m’apprendra ! La
voici donc.
C’EST SANS DANGER
Le
panache blanc s’échappant du moteur ne laissait aucun doute. Le joint de
culasse avait morflé. Si j’avais su comment tout cela allait finir, je me
serais arrêté, j’aurais ouvert le capot, et la première bagnole aurait freiné.
Au lieu de ça j’ai roulé jusqu’à une place de parking. Coup de fil à Thérèse.
Pas de réseau. Il pleuvait des cordes. Un quart d’heure plus tard ça claquait
toujours sur le pare-brise. Alors je suis sorti et j’ai couru vers la route,
affrontant les bourrasques, abrité par un sac plastique. Le réseau n’était pas
en cause. Batterie déchargée. La flotte roulait sur la chaussée comme une
rivière en crue. RN 13. Vendredi 13. À la guerre comme à la guerre. J’ai tendu
le pouce. Quand j’étais jeune, j’avais traversé l’Europe en stop. Berlin.
Istanbul. Prague. Budapest. Rome. Lisbonne. Tu tendais le pouce à la sortie de
la ville et c’était parti. À présent, plus personne ne fait de stop. Le
covoiturage, Blablacar et le conformisme numérique ont tué l’aventure. Personne
ne s’arrêtait. Personne ne me voyait. Trempé comme une soupe en trois minutes.
Retour à la BM. Je me suis assoupi, bercé par le tambourinement diluvien.
Au
réveil, la pluie crépitait. J’avais des fourmis dans les pieds. On toquait à la
vitre. J’ai essuyé la buée du coude. Une femme. Blonde. Grande. Beauté
glaçante. Blême. Genre j’ai épousé un vampire. J’ai baissé la vitre. Un
rougeoiement dans la nuit. Comme le fanal d’un phare saluant les trépassés. Ses
lèvres. Souffle de nicotine. Noix de fumée. Cigarette électronique. Je suis passée tout à l’heure, vous faisiez
du stop, j’allais vers Lisieux, je vous ai vu courir vers le parking, vous êtes
en panne ? Sa voix était d’une froideur aquatique. Et pourtant…
Quelque chose d’irrésistible était en train de se produire dans mon
entrejambes. J’avais envie de la posséder, là, n’importe où, la banquette, le capot,
le bitume gorgé de flotte. On se calme, Hubert. J’ai croisé son regard
électrisé. Entre nous il y avait quelque chose de… La nuit avait digéré la
pluie. Je grelottais. Elle m’a tendu un verre. Tenez, ça vous fera du bien, n’ayez pas peur, c’est sans danger. J’ai pensé à Dustin Hoffman aux prises avec le
dentiste nazi dans Marathon man.
Comment s’était-elle procuré le verre ? Mes mains ont agrippé le volant.
Comme un con j’ai tourné la clef dans le démarreur. Elle a posé sa main sur mon
front, comme pour prendre ma température, ses lèvres se sont collées dans mon
oreille. Ça ne sert à rien, Hubert, la
culasse a rendu l’âme, c’est qu’un mauvais moment à passer, les plaies
cicatriseront très vite, ne vous inquiétez pas, j’ai observé le protocole, c’est sans danger.
J’ai
regardé la fille. Elle portait une blouse blanche, elle sentait le sexe à plein
nez, avec des renvois d’éther. Les plaies ? Vous avez dit… j’ai eu un…
accident ? Elle a ri. Un petit
accident, oui. Calmez-vous Hubert, puisque je vous dis que c’est sans danger. Elle s’est penchée
sur moi. Son collier a cogné contre l’arête de mon nez. Un stéthoscope. Vous ne vous souvenez vraiment de
rien ? J’ai hoché la tête, fait un signe de… Ma main. Impossible de la
bouger. Est-ce que je suis… paralysé ? Non,
rassurez-vous, c’est une sensation désagréable mais ça passera. Le bras,
idem. Ça ne sert à rien de gigoter,
Hubert ! Elle connaissait mon prénom. J’ai tenté de me redresser. Rien
à faire. Ficelé avec des sangles. Pourquoi suis-je attaché ? Pour toute
réponse elle a enroulé un tensiomètre autour de mon bras, gonflé la poire
jusqu’à comprimer le biceps, puis elle a relâché la pression. J’ai eu un
accident ? Elle a ôté le scratch. 13,6.
Parfait. Vous avez très bien surmonté le choc opératoire. Le choc opératoire.
Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Ça ne servait à rien. Mes questions restaient
sans réponse. Vous ne vous souvenez
vraiment pas ? Non, je… C’est
bien dommage, Hubert. Moi, je me souviens très bien. Mais ça va vous revenir,
ne vous inquiétez pas… Elle s’est penchée sur moi. J’ai réussi à sauver celle de gauche. M’embrassant sur le front
comme si j’étais un enfant. Le temps d’un baiser j’ai reconnu son parfum quand
elle a ouvert la portière de la voiture. Sa
voiture. J’étais donc monté avec elle, ça je m’en souvenais. Après… Je suis obligé de vous abandonner, Hubert,
je suis vraiment désolée. Ses seins étaient tendus sous la blouse. Ses
lèvres ont happé ma bouche. Voracement. J’ai secoué la tête. Essayé de me
défendre. J’ai senti quelque chose couler dans ma bouche, elle m’avait mordu.
Sa main a couru sur mon torse. J’étais revêtu de ce truc léger qu’on vous met
dans les hôpitaux quand vous passez sur le billard. Sa main a glissé sur mon
ventre. Elle a attrapé mon sexe, l’a serré très fort. J’ai réussi à sauver celle de gauche. J’ai fermé les yeux. Mon
Dieu, pas ça ! Mais qu’est-ce que vous avez fait ! Elle a relâché la
pression. Vous vous en remettrez, Hubert.
Elle m’a soulevé la tête et l’a maintenue quelques secondes en avant, en
écartant la blouse. Juste le temps de voir une tache blanche à la hauteur de
l’aîne, comme… un pansement… Un
pansement. Mon Dieu ! Elle a reposé ma tête avec soin. Son visage
s’est approché de mon œil droit. Sa bouche. Sa langue. Elle a déposé un baiser.
À moins que ce soit un crachat. Ça me chatouillait. L’œil. Le dos. Et
maintenant, plus bas. Juste au-dessous du pénis. Côté droit. Une démangeaison
horrible. J’ai réussi à sauver celle de
gauche. Oh nom de Dieu ! Elle a relevé la tête, en secouant sa
crinière. Comme une lionne qui vient d’arracher un morceau de viande à la
tendre gazelle. Ma mission est terminée.
Nous ne nous verrons plus, Hubert. Qu’avez-vous fait ? Si vous n’aviez pas eu ce comportement nous
aurions pu être amis. Vous êtes allé trop loin. Elle a quitté mon champ
visuel. J’ai retenu ma respiration. Je n’osais pas bouger. Sa voix. Lointaine. Merci pour l’offrande, Hubert. J’en prendrai
le plus grand soin. Et puis la
porte qui claque, et puis plus rien.
J’ai
attendu plusieurs minutes avant de tourner la tête. Un buffet, une planche à
repasser, un poster de coucher de soleil. Je n’étais pas dans un hôpital. J’ai
poussé un cri qui a avorté dans ma bouche, un cri de cauchemar. J’ai laissé ma
tête retomber. Il n’y avait rien à faire. Attendre. La délivrance. La vérité. Sur
cette folle que je ne reverrais jamais. Qui m’avait… Je sentais que je tournais
de l’œil. Oublier la douleur. Essayer. Me concentrer sur autre chose. Me
remémorer tout ce qui s’était passé entre le moment où j’étais tombé en panne
sur cette putain de nationale 13 et celui… Panne ou accident ? Ma tête
comme une enclume. Ce qui était certain, c’est que j’étais prisonnier d’une
femme qui m’avait… J’ai réussi à sauver
celle de gauche. Je connaissais la fin mais j’ignorais ce qui avait
provoqué cette issue. À moins qu’elle n’ait fait cela gratuitement. Oui, ça doit être ça. Tu es tombé au mauvais endroit
au mauvais moment. Il ne s’est rien passé avec cette femme. Juste des paroles,
des suggestions, des fantasmes. Elle a fait cela pour d’autres raisons. Ma mission est terminée. Pour se venger
des hommes qui l’avaient fait souffrir ? Qui sait de quoi la folie
est-elle le nom ?
Je
dormais lorsque les flics ont débarqué. Dix types cagoulés de noir, armés
jusqu’aux dents. Flingues. Fusils. Boucliers. Un homme en civil est venu me
parler. La gueule de Richard Berrry. Vous
allez bien, monsieur Bouton ? Que
s’est-il passé avec cette femme ? Essayez de vous souvenir. Qu’est-ce
qui m’est arrivé, monsieur ? Il a croisé les bras. Tandis qu’une
infirmière, une vraie, pas une folle qui vous mord les lèvres jusqu’au sang et
vous arrache les bourses, entreprenait de me libérer de mes sangles. Vous avez été drogué. Pendant que vous étiez
endormi… Il va falloir être courageux, mon vieux. J’ai regardé le flic. J’ai réussi à sauver celle de gauche.
Comment savez-vous tout ça ? Vous
n’êtes pas le premier, hélas. Le premier quoi, bordel !!! Dès que j’ouvrais la bouche j’avais
mal. Alors crier… Impression qu’un chien enragé s’en prenait à mes parties. Dans votre malheur, vous avez eu plus de
chance que les précédents. Vous, au moins, vous avez eu la chance de bénéficier
d’une anesthésie générale… Qui est cette dingue ? Le flic a fait
craquer les jointures de ses doigts, tout en récitant le CV de la dingo. Zoé Delacour, trente-huit ans, mariée trois
fois, autant de divorces. Docteur vétérinaire, ce qui explique que le, hum,
« travail » ait été fait proprement, anesthésie, stérilisation,
antiseptiques, ablation, suturation, réanimation, etc. Comme je vous le disais…
Mais vous êtes tout pâle, vous pourriez lui donner de l’oxygène,
mademoiselle ?
J’ai
écouté la suite de l’histoire après m’être repu d’oxygène. Zoé Delacour avait
fait subir à ses trois maris une orchidectomie, autrement dit une ablation des
testicules, opération généralement pratiquée à des fins thérapeutiques pour
faire diminuer le taux de testostérone en cas de cancer de la prostate, avant
d’émasculer trois autres hommes, sur une durée de deux ans. Les rapports
psychiatriques laissaient entendre que sa santé mentale avait décliné après un
viol subi lors de son premier mariage. Elle avait réussi à s’échapper de l’HP
où elle était internée depuis six mois. Elle venait d’estropier un homme qui
faisait de l’autostop à la sortie de Mondeville. Il ne lui manquait plus… qu’une seule « unité », si je puis
m’exprimer ainsi. Qu’entendez-vous par là, monsieur ? Par là, je n’entends pas grand-chose, a
rigolé Richard Berry. Pardon,
excusez-moi, monsieur Bouton, je suis un peu… Mais je ne l’écoutais déjà
plus. J’ai croisé les bras sur mon torse pour ne pas être tenté d’aller plus
bas. Bizarrement, depuis qu’on m’avait libéré, les démangeaisons avaient
disparu. L’infirmière a nettoyé ma plaie aux lèvres et m’a fait une piqûre.
J’étais trop soulagé de ne pas mourir pour avoir honte. On m’a emmené dans un
hôpital, un vrai. Celui où, soixante ans plus tôt, j’avais été opéré de
« lapin dix », comme je disais alors du haut de mes six ans lors de
mes conversations secrètes avec sainte Thérèse de Lisieux, pour qui j’éprouvais
une étrange fascination, un mélange de piété et de pitié. Même qu’un jour je
m’étais… Non, je peux pas raconter ça, ce n’est vraiment pas le moment.
Le
commissaire déboula dans ma chambre le lendemain matin, surexité, avec des
croissants. Nous l’avons retrouvée,
monsieur Bouton ! Nous vous confronterons avec elle lorsque vous irez
mieux. Et surtout lorsqu’elle ira mieux ! Parce que, pour le moment… Comment allez-vous ? Côté physique,
ça allait. La morphine soulageait la douleur. Par contre, côté mental… J’avais
attendu des heures avant de vérifier la véracité du « j’ai réussi à sauver
la gauche » confirmée par l’autorité médicale, qui m’affirma que je me
remettrais, le travail avait été réalisé dans les règles de l’art, par
quelqu’un pour qui le corps humain n’avait aucun secret, une vétérinaire, vous
pensez, et je m’étais mis à pleurer, en pensant à l’autre Thérèse. Celle qui
partageait ma vie depuis quarante ans. La mère de mes trois enfants. Le flic
l’avait prévenue, votre mari a eu un problème, le pronostic vital n’est pas
engagé. Je ne voulais pas lui parler. Pas dans cet état. D’abord, retrouver la
mémoire.
La
mémoire m’était revenue à cinq heures du matin, à la suite d’un rêve atroce. Je
me suis souvenu de l’arrivée de la femme, le départ en voiture sous la pluie,
l’arrivée dans son pavillon, la musique d’Ennio Moricone, la table dressée pour
deux, mon fils devait venir dîner, il vient d’annuler, si vous voulez
m’accompagner, vous appelerez un dépanneur après… Nous avons descendu une
bouteille de Dubonnet en roucoulant. Avant de passer à table on avait dansé, je
me suis retrouvé à lui rouler des pelles en écoutant la musique tragique d’Il était une fois dans l’ouest qui
passait en boucle. Je crois que c’est elle qui a pris l’initiative. Je ne sais
plus. J’en avais envie. Elle aussi. Il y avait longtemps qu’une femme ne
m’avait pas fait un tel effet, et pourtant de prime abord elle était, comment
dire, « ordinaire ». Dans la rue, on ne devait pas la remarquer. Mais
dès qu’elle bougeait, c’était la java des yeux doux, l’ivresse du désir, le
chant des phéromones. Attendez, Hubert,
je vais déboucher une autre bouteille, il fait soif ce soir, vous ne trouvez
pas… En y repensant, elle faisait une drôle de tête lorsqu’elle m’avait
tendu le verre de vin, mais j’avais mis ça sur le compte de mon ébriété.
Nous
avons trinqué. Nous avons bu. Enfin, elle, je ne sais pas : si elle a bu,
ce n’était pas la même chose que moi. Nous avons roulé sur la moquette. J’ai
arraché son chemisier. Le soutien-gorge sur la lancée. J’aimais bien ses seins
lourds. Je crois bien qu’avant de tomber dans les vapes j’ai pensé à l’icône de
sainte Thérèse sur laquelle j’allais me branler dans la cabane au fond du
jardin, c’est toujours comme ça que ça se passe quand je fais l’amour avec une
dame pour la première fois : je pense aux petits seins de Thérèse qui
n’ont jamais connu la douceur d’une caresse, je pense à l’aridité de son sexe,
ça m’excite, je me dis, tout de même, c’est trop ballot de passer à côté de si
belles choses… Je crois que j’ai eu le temps de glisser ma main dans sa petite
culotte mais je ne suis pas certain. Après, ce qui s’est passé, je préfère de
ne pas trop y penser, monsieur le commissaire…
Richard
Berry m’a regardé avec un rien de compassion. Vous avez eu beaucoup de chance dans votre malheur, monsieur Bouton.
Que je vous explique. Hier soir, un peu avant minuit, une femme s’est présentée
à l’hôpital du Bon Sauveur à Caen. Elle a dit au gardien : « Je
voudrais revenir ici. Je ne suis pas bien dehors. Je m’appelle Zoé Delacour. Et
puis j’ai fait du mal à un homme, je crois. Mais j’ai réussi à en sauver une,
vous pouvez vérifier, il y en a treize… » Treize ? Elle portait une valise à roulettes et un
sac dans lequel se trouvait un bocal. Dans le bocal… Vous êtes sûr que vous
n’avez pas besoin d’oxygène, monsieur Bouton ? J’ai hoché la tête.
J’ai compris. Dans le bocal, il y avait
treize testicules conservés dans du formol. Sur le coup, le gardien a cru qu’il
s’agissait d’une liqueur à l’ancienne, avec des fruits confits entiers, comme
faisaient nos grands-mères ! Le policier s’est arrêté en plein élan.
Il a rigolé. Vous avez vraiment eu de la
chance dans votre malheur, monsieur Bouton, parce que si vous étiez tombé en
panne sur la Nationale 14 au lieu de la Nationale 13, vous n’y coupiez
pas ! Euh, pardon, excusez-moi, monsieur Bouton, je suis vraiment trop
con…
Cette histoire se passait il y a quelque temps déjà. Je suis devenu vieux, comme tout le monde. Les progrès de la chirurgie n’ont pas permis de greffer mon attribut manquant mais ça va. Quand on est comme moi un miraculé, on relativise. Les douleurs ont duré un an. Je faisais en sorte d’uriner deux ou trois fois par jour seulement. Et puis ça s’est apaisé. Le bon côté de la chose c’est que les toubibs m’ont expliqué qu’avec ce qui m’était arrivé j’avais une prostate magnifique. C’est sans danger. J’ai fini par ravaler ma honte. L’affaire a fait grand bruit dans Ouest-France et l’Éveil de Lisieux mais mon nom n’a jamais été prononcé. Il m’a fallu un peu plus de temps pour retrouver le chemin de l’extase. Parfois, je pense à Zoé Delacour. Je préfère être à ma place qu’à la sienne. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je n’ai jamais parlé d’elle à Thérèse. Pourtant, elle sait. Elle connaît ma petite faiblesse. Car avec Thérèse, je peux vous garantir qu’on ne baise pas que les vendredi 13 !
mardi 21 janvier 2014
À Pôle Emploi, on ne vous radie plus, on vous "invite à vous désinscrire" !

C’était il y a 9 ans, en décembre 2005. Convoqué par l’ANPE, je
me retrouvai en compagnie de 56 autres chômeurs, contraint de participer à un stage démarrant le
lendemain matin ! M’apprêtant à créer mon entreprise (Après
la Lune), je réussis à échapper à la rafle. Énervé, d’un naturel chatouilleux, je lançai sur le Web un vibrant coup de
gueule, Chômeurs, qu’attendez-vous pour disparaître ? médiatisé par un papier de Christian Losson dans Libération, Canal +, Rebecca Manzoni sur France Inter (Éclectik), bien d’autres d’encore. Ce qui ne sera pas le
cas du superbe livre collectif, Chômeurs,
qu’attendez-vous pour disparaître? paru en 2007, aux éditions Après la Lune, dans une
indifférence quasi-générale, à l’exception de L’Humanité-Dimanche, de Hervé Pauchon sur France Inter, de Rue 89 et de sites militants. Malgré ce silence, le livre eut un certain impact,
grâce, notamment, au soutien de syndicats de chômeurs et de l’ANPE, secouée à l'époque par des grèves, qui
contribuèrent à sa diffusion.
Si je reviens sur cet épisode, qui fut pour moi l’occasion de belles rencontres, c’est parce que neuf ans plus
tard, alors que ma petite entreprise a passé l'arme à gauche, il m’arrive de nouveau quelque chose de très désagréable émanant de Pôle Emploi. Et cette fois, il ne s'agit plus d'un "accident informatique", mais de mots choisis, pesés, par une "conseillère" qui doit ignorer ce que veulent dire les mots "fins de mois", "précarité", "angoisse"…
Chômeur depuis deux ans, j’ai eu affaire à trois conseillers
qui, à défaut de me trouver du travail, furent très attentifs à mes difficultés
pour retrouver un job dans le secteur de l’édition, où mon CV de
franc-tireur ayant appris le métier sur le tas fait hurler de rire. Il y a trois
mois, las d’envoyer des CV à des boîtes qui ne répondent jamais (ou alors "mais vous êtes TROP qualifié"), j’acceptai la
proposition alléchante de mon conseiller de suivre une prestation
intitulée CAP projet (3h par semaine sur 3 mois). Las!
Le quota de chômeurs n’étant pas atteint (il en fallait 6, nous
n’étions que 5 volontaires sur les 8 chômeurs présents), je ne pus suivre cette
prestation, assurée par un prestataire de service de Montreuil, à mon grand regret
car l'animatrice était drôle, sympathique et au demeurant, me sembla-t-il, fort compétente – coucou Léopoldine !
Deux semaines plus tard, mon conseiller me proposa de
suivre la même prestation, cette fois à Saint-Denis. Quelque peu distrait, j’oubliai de me rendre au RV et lui écrivis que je
ne voyais plus trop l’intérêt de suivre cette prestation, étant de surcroît « un peu dépressif ». Re-las ! C'est qu'entretemps, mon référent n’était plus le sympathique Serge A., mais une certaine Peggy W.M., qui avait dû lire les œuvres complètes de Laurent Wauquiez et ne
prêta pas la même oreille compréhensive à mon argument. Et m’écrivit : « Je reçois ce jour votre
courrier m’informant de votre absence à la prestation CAP projet suite à vos
problèmes de dépression. Je vous informe que si vous ne souhaiter [sic] pas
recherchez [sic] d’emploi pour le moment, vous pouvez vous désinscrire de pôle
emploi afin de ne plus être sollicité par nos services. Vous pourrez vous
réinscrire par la suite quand vous aurez retrouvé la motivation pour retrouver
un emploi. »
Autrement dit, à Pôle Emploi, on est cool, on ne vous radie
pas, mais on vous autorise à vous désinscrire (et à cesser de bénéficier de la fastueuse manne RSA-CMU-Transports gratuits). Rompez.
Peggy, vous avez l’air d’être si sensible que je me
demande si, à notre premier rendez-vous (j’en
tremble d’avance), au lieu de vous offrir la brassée de livres que j’ai coutume
d’offrir à mes conseillers Pôle Emploi référents (dont Chomeurs,
qu’attendez-vous pour disparaître ?, qui provoque toujours son petit effet), je ne vais pas vous offrir… un
bouquet de fleurs !
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