mercredi 23 septembre 2015

Brigitte Lamy, procureure de la République de Nantes, me poursuit pour "injures publiques"

4 jeunes mutilés pour raison d’État

Brigitte Lamy, procureure de la République de Nantes, a peu goûté le portrait que je dressais d’elle ICI-MÊME le 9 avril 2015, après qu’elle eût décidé de classer sans suites les plaintes de victimes de violences policières lors de la manifestation du 22 février 2014 contre l’aéroport N-D-des-Landes (au cours de laquelle des manifestants eurent les yeux crevés par des tirs de flash-ball). Elle vient de m’assigner en justice pour "injures publiques".
Je suis convoqué à la PJ le 1er octobre. Compte-rendu d’audience ICI. Il appartiendra ensuite au Procureur de la République de Saint-Nazaire (où cette affaire a été dépaysée) de décider s’il poursuit le délinquant multirécidiviste que je suis ou s’il classe l’affaire.
Ci-contre, dessin paru dans La lettre à Lulu n°90-91 (décembre 2015).

mardi 25 août 2015

Dans la France descendante des sans-dents : "Monsieur, vous n’avez plus le droit à la CMU, je suis obligé de vous arracher votre bridge !"

Dessin de Rodophe Urbs

Le 18 mai 2015, il m’est arrivé une histoire traumatisante, qui en dit long sur notre merveilleuse société capitaliste : un dentiste m’a arraché de la bouche le bridge qu’il venait tout juste de me poser, au motif imparable que je n’avais plus le droit à la CMU (couverture maladie universelle) – je fais, en effet, partie des 5 millions de Français bénéficiaires de ce dispositif inventé à une époque où la gauche était encore un peu de gauche, destiné à aider les pauvres à se soigner, accessoirement à les empêcher de se révolter et… de tout casser.
Après que j’aie menacé de me jeter par la fenêtre, puis d’alerter les médias (la première alternative conduisant automatiquement à la seconde), la responsable du 5e étage du centre dentaire Opéra (31 rue Caumartin 75009 Paris), une certaine Mme Chader, ordonna au dentiste (Dr Marcel Wizel) de replacer le bridge dans ma bouche, après lui avoir ordonné une heure plus tôt de me l’arracher. Celui-ci s’exécuta de mauvaise grâce, négligeant de nettoyer le ciment collant mon bridge à la gencive, ce dont je ne me rendis compte que trois semaines plus tard, après une sévère infection de la dite gencive.
Comme il paraît que tout ce qui ne tue pas rend plus fort, que cette histoire s’est terminée de façon "heureuse" (pour acheter mon silence, on m’a fait grâce des 1.200 euros m’incombant et j’ai retrouvé mon sourire de jeune homme de 56 ans) et que je ne suis vraisemblablement pas le seul à qui pareille mésaventure est arrivée dans notre beau pays, plutôt que d’engager de coûteuses poursuites judiciaires, j’ai décidé de la rendre publique. Étant donné que j’exerce depuis peu la profession de scribe et que mon statut (précaire, pour ne pas dire pourri) d’auto-entrepreneur, est directement à l’origine de cette mésaventure, j’ai décidé de la raconter sous la forme d’une fable, intitulée Les sans-dents malades de la crise. J’insiste sur le fait que tous les dialogues sont rigoureusement authentiques.

Les sans-dents malades de la crise (fable)


Le président des "sans-dents"
Il était une fois un pays, qu’on appelait le "pays des 365 fromages", dirigé par un président tellement humble qu’il portait le nom d’un petit pays voisin très plat et très pauvre, ne possédant que deux ou trois malheureuses variétés de fromages pasteurisés. Le président entretenait une concubine qu’il chassa un jour de son palais pour une autre, beaucoup plus jeune, pour des raisons qui ne nous regardent pas. Pour se venger, la répudiée révéla, dans un livre qui lui rapporta beaucoup d’argent, que le président méprisait les pauvres au point de les affubler du sobriquet de "sans-dents", ce qui constituait un changement radical avec le style de son prédécesseur, un petit homme d’État obnubilé par l’argent, qui traitait les pauvres (et tous ceux qui, d’une façon générale, n’aimaient pas ses manières de voyou) de "pov’cons".
Futur "sans-dents" s’instruisant
Dans ce pays, vivait un garçon qui voulait être écrivain. Tout petit, ça le titillait. Quand il guettait l’œuf à la sortie du trou de balle des poules, il ne pensait qu’à ça : un jour, ma cocotte, j’écrirai des histoires, je raconterai comment l’une de tes lointaines ancêtres pondit l’œuf primordial. Le garçon était tellement timbré que, devenu adulte, il devint postier. Du temps passa (beaucoup). Le garçon tint la promesse faite à la poule de son enfance. Il écrivit des poésies, des nouvelles, des romans, des feuilletons, des essais, une autobiographie romancée parue chez un grand éditeur, qui préféra la saborder car il avait un Houellebecq et un Picouly sur le feu, des livres-canulars, poussant la perfection jusqu’à se faire arrêter par la police devant le palais de l’Élysée pour se faire de la réclame, en se faisant passer pour Fernand Buron, le pov'con du salon de l’Agriculture.
Les gens aimaient bien ses livres, rigolos, déjantés, mais comme il n’en vendait pas suffisamment pour gagner sa croûte, après s’être essayé à moult métiers, l’écrivain devint scribe. Au lieu d’inventer ses propres histoires, il retranscrivit des colloques, des séminaires, des conseils d’administration, des conseils municipaux, des comités d’entreprise, des machins paritaires, des réunions ministérielles ultrasecrètes et autres messes basses dont il n’avait pas le droit de parler, etc.
Ce boulot de larbin n’était pas très gratifiant pour son ego d’écrivain mais au moins gagnait-il de quoi casser la croûte ; ce qui nécessite d’avoir de bonnes dents. Hélas, par un curieux effet-miroir, que la science n’est à ce jour pas parvenue à expliquer, l’admiration maladive pour les poules avait singulièrement appauvri l’état de la dentition de notre scribe, qui entreprit donc de se faire poser un bridge, en partie financé par la CMU car il vivait sous le seuil de pauvreté (ce qui est certes moins violent que de vivre sous les ponts mais n’est guère plus enviable, comme le rappelait fort justement le grand comédien Jean Rochefort en 2013)Cela fut long et délicat, mais tout se passa bien.
Jusqu’à l’apothéose, ce 18 mai 2015…

Au moment de cimenter le bridge de douze dents qu’il venait de poser trente minutes plus tôt, coup de théâtre ! D’un geste très professionnel, tel le mage Albert Dupontel au sommet de son art, le dentiste ARRACHA l’appareil.
– Désolé, monsieur, je ne peux pas vous laisser repartir avec votre bridge car vous n’avez plus le droit à la CMU. Je suis d’autant plus navré que c’était vraiment un très beau bridge, ajouta-t-il à l’attention de son assistante.
Le scribe, qui n’avait même pas eu mal, crut que c’était une farce (il avait constaté auparavant que le dentiste ne manquait pas d’humour) mais il n’en était rien. L’homme en blouse blanche qui lui faisait face n’était ni le mage Dupontel, ni un disciple de François Damiens.
– La directrice du centre ne veut pas que je vous laisse repartir avec votre bridge, expliqua benoîtement le praticien, qui ne s’appelait pas Benoît, mais Marcel.
C’est qu’entretemps, contraint de devenir auto-entrepreneur pour avoir un numéro de SIRET et se faire payer ses "missions", le scribe avait changé de statut social. Il ne dépendait plus de la CAF en tant que chômeur, mais de la RAM, qui gère la couverture santé des travailleurs indépendants (RSI), et on ne l’avait pas prévenu en temps et en heure que sa CMU n’était plus valable depuis le 30 avril (et nous étions le 18 mai).
Outragé, brisé, martyrisé, pas du tout libéré bien que connaissant son De Gaulle sur le bout des doigts, le scribe se plaignit auprès de la directrice du centre dentaire, qui lui confirma les dires du dentiste, – ce qui tendrait à prouver que l’expression populaire "menteur comme un arracheur de dents" est abusive.
– Monsieur, vous n’avez plus le droit à la CMU depuis le 30 avril. Il est donc normal que l’on vous ait retiré votre bridge.
Le scribe protesta de sa bonne foi. Il avait ravoir la CMU, c’était une question de semaines. Pourquoi lui enlever un bridge qui, de surcroît, ne pourrait servir à personne d’autre ? Rien n’y fit. La dame demeurait inflexible.
– Désolé, monsieur. Je ne peux pas vous laisser repartir avec votre appareil.
Perdant toute considération de bienséance et de savoir-vivre, le scribe (élevé, comme vous le savez, à la campagne avec les poules, ce qui n’est pas le meilleur endroit pour apprendre les bonnes manières) se laissa tomber par terre en serrant les poings, réprimant une furieuse envie de tout casser, et finit par… éclater en sanglots.
– Vous voulez quoi, madame ? Que je me jette par la fenêtre ? Ce serait le seul moyen pour moi de repartir sans mon bridge ! Je veux mon bridge. Même si je dois emprunter de l’argent pour payer… (etc, etc)
Une collaboratrice de la directrice, alertée par les cris effrayants du scribe, qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux d’un micropachycéphalosaurus en état de transe, lui tendit généreusement un verre d’eau et lui demanda de se calmer.
À ces mots, le scribe ne se sentit plus d’effroi. Il ouvrit un large bec et laissa tomber sa proie… euh, pardon, son émoi :
Selfie sans les dents
 Me calmer ?! Mais vous avez vu ma bouche, madame ? Vous voulez que je reparte avec cette gueule-là ! Vous vous foutez de moi ?
– Ne vous mettez pas dans cet état, monsieur ! rétorqua la consœur. Il y a des choses plus graves ! [Authentique.]
– Ce n’est pas moi qui me suis mis dans cet état, madame ! Je vous préviens que si je repars d’ici sans mon bridge sans passer par la fenêtre, je ferai un scandale, j’alerterai les médias, le ministère de la Santé*, le président de la République, s’il le faut, puisqu’il s’intéresse aux sans-dents… Vous devriez avoir honte d’agir comme ça !
La directrice, dépitée, s’activa sur son ordinateur.
– On va trouver une solution, monsieur. Calmez-vous.
– Arrêtez de me dire de me calmer, s’il vous plaît.
La solution consistera à antidater les soins avant la fin avril pour les faire entrer dans la case CMU. Retour chez le praticien, qui remit le bridge en place, de (très) mauvaise grâce, alors que les effets de l’anesthésie se diluaient en une douleur autant psychique que physique.
– Quand même, c’est violent, marmonna le scribe, une fois l’objet remis en place. Je n’y peux rien si ma CMU n’est pas encore renouvelée. Vous auriez pu me prévenir au lieu de l’arracher comme ça…
Le dentiste (soudain peu amène, alors qu’il avait gardé un ton très courtois, signe d’une grande conscience professionnelle, lors de l’arrachage) ne s’en laissa pas conter.
– Écoutez, monsieur, je ne ferai pas de commentaires sur ce sujet. Dans mon cabinet, ce bridge vous aurait coûté une fortune…
Le scribe serra les dents (aïe). Sortit. Tendit sa carte bleue à la secrétaire médicale, qui lui rendit sa carte vitale, avec un sourire attristé.
– C’est réglé, monsieur. Vous ne devez rien.
– Mais je peux payer ma part ! Je ne fais pas la mendicité.
– Vous n’avez rien à payer.
– Vous êtes certaine ?
– Oui.
Mon beau bridge et moi
Le scribe s’en fut, se demandant s’il ne venait pas de faire un cauchemar, à la manière de ces rêves déplaisants où les dents se déchaussent. Ce n’était hélas que la triste réalité. Il sortit dans la rue, jurant, un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus, soulagé de retrouver l’air subtilement pollué de la capitale.
Trois semaines plus tard, badaboum !
La gencive du scribe enflait. L’une des dents était recouverte aux deux-tiers par une excroissance purulente. Elephant man is back ! Retour au cabinet, avec un autre dentiste, atterré par l’histoire du scribe. Radio. Verdict du praticien, avec un délicieux accent espagnol :
– Votre "technicien de fauteuil" a manifestement négligé de nettoyer les traces de ciment du bridge, ce qui a provoqué une infection. Je vais tenter de réparer tout cela.
Sueurs froides. (Dieu qui n’existez pas, faites qu’on ne soit pas obligé de me re-arracher mon bridge !) Anesthésies, incision de la gencive, piqûres, nettoyage en profondeur par injection de produits désinfectants, points de suture, curetage des onze autres dents. Muchas gracias, docteur, je ne vous embrasse pas, mais le cœur y est !

La morale de cette histoire, c’est qu’au pays des 365 fromages, des 200 familles, des trois millions de sans-dents, du CAC 40, des hommes politiques indigents, irrespectueux des citoyens, gavés de privilège, pour certains corrompus jusqu’à l’os et au-dessus des lois, que le président soit un petit voyou violent, mentalement dérangé, vulgaire, obsédé par le fric, mis en cause dans une dizaine d’affaires judiciaires, vendu au patronat, aux banquiers et aux puissants, ou qu’il soit dirigé par un président "normal" – c’est-à-dire juste vendu aux banquiers, aux puissants et au patronat –, il vaut mieux être riche que pauvre, et que tout s’achète, même le silence (en ce qui me concerne, le prix de mon silence s’élevera à 1.200 euros). Comme le disait de belle façon M. Jean de la Fontaine – que je suis désolé de réveiller dans sa tombe à une heure aussi tardive : Selon que vous serez puissant ou misérable…

* Le hasard de mes pérégrinations de scribe me donnera l’occasion, quelques jours après cette séance de torture psychologique (et les cauchemars gratinés qui s’en suivirent, sur fond de guerre en Syrie, de camps de la mort et autres lieux d’inhumanité) de serrer la main de Mme la ministre de la Santé la pétulante et pétaradante Mme Marisol Touraine (ce texte n’était hélas pas encore écrit), de M. le ministre du Budget, de M. le Directeur de la Sécurité sociale, mais aussi de M. le Directeur général du Travail, de chirurgiens de catastrophe, de médecins, de biologistes, d’épidémiologistes, de chercheurs éminents, de spécialistes des maladies professionnelles, de sociologues, de syndicalistes, d’industriels, de préfets, de généraux, de présidents de tout poil – vous n’imaginez pas ce que ce pays compte de présidents ! –, d’inspecteurs de travail en révolte contre l’ex-ministre Rebsamen, et même… d’un conseiller d’État (aux dents impeccables) obsédé par la casse du Code du travail et la fluidification du dialogue social…
Jean-Jacques Reboux, 23 août 2015
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mardi 4 août 2015

Loup est mort, les privilèges courent toujours, leur abolition est toujours à l'ordre du jour

Le caricaturiste Jean-Jacques Loup vient de mourir à l’âge de 79 ans. C’était un copain de Siné, un dessinateur épatant, qui avait génialement croqué le Minus dans un dessin que j’ai repris en 2010 dans mon bouquin Casse-toi pov' con! signé Fernand Buron (toujours vivant : c'est le privilège des personnages de fiction, ils sont increvables).
 Pour vraiment en finir avec les privilèges, abolis pendant la nuit du 4 août 1789, mais toujours présents, l’association Anticor a lancé une pétition pour les abolir, à signer ICI. À propos, le vicomte de Noailles, en voilà un qui aurait sa place au Panthéon…

jeudi 9 juillet 2015

Le tour de France 2015 passe à Madré

Jadis, comme beaucoup de mômes de nos rudes campagnes, c’est en rêvant de gagner le tour de France que je rejoignais en pédalant l’école communale de Madré (Mayenne), sous l’œil vigilant de ma grande sœur Gisèle, en particulier dans la côte de l’Église, appelée “côte du Bottard” en hommage à Bernard Ringnet, paysan véloce et pressé, un peu dans la lune, dont l’épouse tenait l'un des trois cafés du village et vendait aussi les merveilleux illustrés Akim, Blek le Roc et Cap’tain Swing). Le “Bottard” était connu pour ses réparties fameuses (la plus célèbre étant le tonitruant “J’ai-t-y mangé ma soupe?” qu'il déclama un jour à l’entrée de l'église, avant de redévaler la côte pour vérifier si la tambouille n’était pas en train de s’envoler de la casserole.
C’est donc avec une certaine nostalgie que je vais aller regarder passer les coureurs le 10 juillet, lors de l’étape Livarot-Fougères, puisque le Tour de France va emprunter pendant vingt kilomètres une route que je connais par cœur, pour l'avoir empruntée des centaines de fois. De Couptrain (où habitaient mon parrain, tonton Bernard, et la tante Jeanne) à Saint-Julien-du-Terroux (où j’allais de mauvaise grâce me faire couper les cheveux chez José, qui faisait également office de rebouteux).

Pour fêter ça, j’ai retrouvé une nouvelle, La psychanalyse du cycliste, parue en 1994 dans la revue Le Moule à gaufres. On peut la lire ci-dessous [ou en prenant un raccourci en passant par ici].

La psychanalyse du cycliste (de la selle au divan)


À l’occasion du passage du Tour de France 2015 dans mon village natal de Madré [lire ci-dessus ou en passant par ICI], voici une nouvelle vélocipédique, publiée en mai 1994 dans la revue Le Moule à gaufres (dirigée par Pascal Galodé), sous la direction de Alfred Eibel.

LA PSYCHANALYSE DU CYCLISTE

Dessin de Topor
Quand Marie lui demanda au débotté s’il avait déjà mis les pieds au mont Ventoux, Paul fit celui qui n’a pas saisi la question et Marie, le voyant baisser piteusement les yeux comme un gosse pris en flagrant délit d’ignorance, s’était dit, bon, la géo, c’est pas son truc, mais quand même, il pourrait au moins avoir l’élégance de s’en tirer avec une pirouette… Elle aussi, elle s’était toujours fichue de savoir si le Ventoux était dans les Corbières, les Cévennes ou le Jura espagnol, mais franchement, pas de quoi en faire un fromage ! Et tandis qu’elle piochait dans son sac un Feudor jaune citron, elle le vit blêmir, les muscles tendus du cou durcissant la pomme d’Adam. Elle pensa, merde, j’ai dû faire une gaffe, déjà, quand elle avait commandé d’autorité deux verres de Ventoux, elle avait bien vu, il s’était contracté comme si elle lui proposait une verre de vinaigre. Mais cette fois, c’était la vraie cata. Va savoir, peut-être qu’il a perdu quelqu’un là-bas, un accident, ou l’orage, les tambours de l’orage, dans les montagnes, ça vaut parfois son pesant d’abîme…
Heureusement, le briquet carbonisant la seizième Chesterfield de la journée la sauva de l’imparable naufrage qui se préparait. Tirant une longue bouffée, elle en profita pour lever la tête et inspecter le trio de mouches qui se gobergeait au plafond, les silhouettes de la rue ourlant le verre dépoli des vitres et la demi-douzaine de clients absorbés par des discussions d’enfer. Paul, lui, essayait de reprendre le dessus, il était temps de dominer le malaise que lui causait ce genre de situation imbécile, mais ce n’était pas simple. Pas assez mûr, mon vieux.
Pour le moment, ventoux, c’était le vocable qui tue. Le grand saut à l’élastique du haut de la station Mir, la piqûre de la mygale géante et le big cytomégalovirus réunis. Jetant un œil en coin sur Marie-Chesterfield qui, avec une pêche insolente, était partie pour enfumer la moitié de l’arrondissement, Paul déglutit, formant dans sa bouche des mots exotiques, des mots pour essayer de reprendre pied. Des mots comme sapristi, coquecigrue, mirliton et bachibouzouk. Il se sentit happé par une lame de mélancolie. Ventoux-ventoux-ventoux. Rien à faire, on ne change pas un traumatisme qui gagne. Le Ventoux était à ranger dans la famille des mots maudits comme métastases, crucifixion, corrida ou agent de police.
Tom Simpson sur les pentes du Mont Ventoux
Le Ventoux, c’était la terrible “défaillance” de Tom Simpson dans le tour de France 1967, la damnation sur les pentes du mont chauve. L’Anglais en perdition, aux prises avec les vagues lancinantes de l’asphyxie, qui s’écroulait sur le bas-côté, les poumons perclus, le cœur terrassé par un Moloch sans pitié – à l’époque, personne n’aurait osé prononcer le mot “dopage” dont Tom Simpson avait subi les dramatiques foudres secondaires. C’était une vision apocalyptique de gosse, l’oreille collée au transistor, entre deux coups de cidre dans le champ de foin, quand Robert Chapate, la voix brisée par l’émotion, s’était écrié sur Europe 1 : « Le docteur Dumas a tout essayé, tout… mais on n’a pas pu le sauver, c’est horrible… C’est horrible. A vous Paris… »
Paul, le souffle coupé, avait couru se réfugier dans les bras de sa mère, qui cousait dans un coin de la chambre, des babioles pour la petite chose qui arrondissait dangereusement le ventre maternel, la petite chose qui, à peine pointé le bout du nez hors du doux paradis, allait, c’était couru, lui bouffer son oxygène, son affection, ses caresses, et plus tard, lui piquer ses jouets, ses beigneurs, le déposséder de ses jardins secrets, et bien après, si ça se trouve, lui rafler ses petites copines, la vache ! Et peut-être même – le pire du pire – : gagner un jour de France à sa place !
Paul entendit Marie murmurer : « Ce qui est sûr, c’est qu’il se laisse boire », d’une voix un peu cassée, comme si elle venait de lui livrer un secret douloureux. Marie qui écrasait sa cigarette dans le cendrier et sifflait son reste de vin en riant.
Et qui était belle.
– Quoi donc ?
– Le Ventoux, tiens !
Paul avait tout faux.
A son tour il liquida son verre, un bon cru, un peu râpeux, alla pour parler, puis se rétracta. Cette histoire de mont Ventoux était une hérésie de la mémoire, tout juste bonne à entretenir quelques fantasmes de culpabilité. Pas de quoi se livrer. Marie aurait cru qu’il abusait de sa confiance. Et quoi de plus sacré que la confiance que vous accorde une inconnue ? Ensemble ils avaient fait le tour des grandes paraboles et des petites saloperies de la vie. La mort, la religion, l’amour, l’enfant qu’on n’avait pas et celui qu’on aurait aimé être, le temps qui passe, l’avenir qui mord sur le présent, le présent sur le passé, la corruption et le cynisme des puissants, la guerre en Bosnie et ce goût de faisandé Munichois qui suintait en coulisses, tout cela allant et venant entre les rasades de vin, avec un naturel qui les étonnait parce que les gens, le plus souvent, s’évertuent à jouer la défausse quand il serait si simple de se colleter avec le danger virtuel qui réside dans l’Autre. Puis étaient venues les choses futiles : les macarons, les religieuses, la vie au grand air, l’art de faire sauter les crêpes, la rue Watt et l’île de Houat, la nébuleuse de Hubble, la comète de Halley, le Big Bang et le Big Crunch, les concierges, les ours et les gros cons de chasseurs, l’Immaculée Conception… La futilité, disait Marie, c’est aussi du bonheur, parce que si on passait son temps à discourir, on ne vivrait plus.
Et enfin, l’ivresse était venue sur le tapis, pas celle des vins et des alcools. Non, l’autre. L’ivresse qui élève le cœur et l’âme, l’Ivresse des Cimes, avait dit Marie, tout émoustillée par la formule. Et Paul, qui était coursier chez Fauchon, avait renchéri, tous nos problèmes viennent de ce que l’Ivresse des Cimes et l’Épicerie Fine sont incompatibles, c’est comme la chèvre et le chou, le marteau et l’enclume, Poulidor et Anquetil, il n’y a pas de compromis. Marie avait éclaté de rire, ça, on pouvait dire que quand elle riait, elle riait, et elle avait tendu la main droite au-dessus de la table en martelant : « Tope-là ! »
Et ils avaient topé.
Devant un sixième ballon de Ventoux apporté par le garçon, qui était d’ailleurs une ravissante garçonne.
Paul s’était fait la réflexion idiote qu’il allait être le premier cycliste à se taper le ballon de Ventoux, et ça l’avait fait rire à hurler, et Marie avait cru qu’il riait parce qu’il était fier d’avoir topé avec elle, ce qui était aussi la vérité. Et l’on avait longuement disserté sur les mérites respectifs de l’Épicerie Fine et de la Grosse Tambouille. Marie, l’épicerie fine, elle se la coltinait depuis des lustres, elle ne supportait plus. Ces comères lyophilisées à l’essence Louis-Vuitton-Moët-Hennessy qui pestaient contre l’indolence de leur concierge, regrettant l’époque révolue où les gens de maison savaient tenir leur langue, et qui vous la sortaient calmos, l’œil rivé au tiroir-caisse, attendant avec mépris la pièce de 10 qui leur revenait de leur bifton de 500. Ces toupies de luxe qui faisaient des ravages dans les plats de sauce en glissant un doigt onctueux dans la matière et vous léchaient ça avec la science d’une actrice de X après le frottis linguinal, mais celles-là n’avaient pas besoin de telles simagrées pour donner la mesure de leur disgrâce ; leur simple attitude, dos cambré dans le body-panthère collé à la peau, sexe planté au milieu de la figure, roulement ondulatoire des épaules, était en soi un gage d’obscénité. Marie vitupérait. Combien de fois avait-elle voulu, dans la surchauffe du coup de feu de midi, cingler un aller-retour sur une de ces greluches ? Histoire de prouver à ces faces cousues d’or que le plus ténu de ses accès d’adrénaline à elle – elle la plus démunie des vendeuses de choucroute – était infiniment plus riche que la somme des poussées de fièvre de toutes leurs vies réunies. Et toujours elle s’était retenue, laissant refluer des torrents de larmes à l’intérieur de son corps à l’idée de louper le spectacle épique de sa vie, pleurant de rage aussi. Toujours elle s’était retenue. On avait beau dire, on avait beau faire, l’Épicerie Fine restait l’allumette qui faisait bouillir la marmite. Et Marie, comme tout le monde, avait un furieux besoin de calories.
Paul savourait.
Perdu pour perdu, il se jeta à l’eau. Tant pis si Marie lui riait au nez.
Roger Pingeon, Jacques Anquetil
Trois mois après le drame du Ventoux et le méchant coup de coude sur le ventre maternel, il n’avait pas eu à prêter ses jouets au frérot. Car la petite chose sortie du bidou ne respirait pas. Paul, quatre ans à l’époque, se souvenait avec précision du soulagement ressenti en apprenant la funeste nouvelle. Et, juste après, la honte. La douleur était arrivée après, en entendant ses parents pleurer derrière la porte de la chambre. Plus tard encore, la culpabilité l’avait envahi, insidieuse comme une rage de dent. C’était à cause de lui que le bébé était mort-né. A cause de son violent coup de coude, à cause de Simpson, de Chapatte et du Ventoux. Il était mort à ce moment-là et petit Paul s’était demandé pourquoi on avait attendu si longtemps pour faire sortir le petit bonhomme.
La terrible faute ne l’avait jamais quitté. A chaque fois qu’il faisait une virée avec son bicloune, il y pensait. A chaque étape de montagne, dans les lacets, quand il voyait un gros quintal à moustaches taper sur l’épaule d’un coureur, il vitupérait devant sa télé, il avait mal au bide. Même qu’une année où, en vacances avec ses parents à Lacanau, ils avaient assisté au sprint au vélodrome de Bordeaux – Esclassan s’était fait battre d’un boyau par un routier-sprinteur flamand – il avait inexplicablement vomi dans les jupes de sa mère.
Et c’était resté son secret. Même avec le curé c’était pas sorti, couillon ! Trente ans pour se confier. Et le sourire radieux de Marie, qui avait écouté sa confession sans sourciller, pour dissiper définitivement son angoisse et sa peur du ridicule.
– Tout ça c’est du passé, Indurainator, lui fit-elle au creux de l’oreille.
Paul eut un sourire gauche, une grimace de blaireau, à la Hinault, il attrapa au vol le tablier de la serveuse en maraude, et d’une voix haute, il commanda une autre bouteille de Ventoux. Il avait toujours admiré les finisseurs.
© Jean-Jacques Reboux