lundi 23 mars 2020

1918. La grippe espagnole s’abat sur le Limousin… et sur le reste du monde, par Christian Dufour. (Journal d’un confiné au temps du coronavirus #6)

En pleine pandémie du coronavirus, impossible de ne pas penser à la terrifiante épidémie de grippe espagnole, qui n’avait d’espagnole que le nom, comme nous le rappelle cet excellent papier de Ouest-France publié en 2018, et sévit il y a tout juste cent ans.
1918. Les canons de la Première guerre mondiale n’ont pas fini de cracher l’horreur et la désolation, exterminant des millions d’êtres humains dans les conditions atroces que l’on sait, qu’une épidémie foudroyante prend le relais. D’abord appelée “influenza”, la grippe espagnole tuera entre 50 et 100 millions de personnes à travers le monde, parmi lesquelles le poète Guillaume Appolinaire.
L’ami limousin Christian Dufour me fait parvenir un texte qui tombe fort à propos, que je m’empresse d’insérer à ce journal.

Les “fantaisies limousines” de Christian Dufour


Retraité de l’Éducation nationale, titulaire d’un diplôme de pataphysique obtenu sous l’autorité du physicien Fernand Wouters (dont on sait que Raymond Queneau le tint en grande estime), ami et mentor du spécialiste mondial de la brouette Francis Mizio, Christian Dufour vit tout près de Limoges, où il est soumis au plus strict confinement.
Depuis plus d’un an, il s’est imposé de publier sur Facebook un écrit (savoureux) sur le Limousin, en lien avec la date du jour : traditions, événements historiques ou faits divers, personnages célèbres ou écrivains – qui pour être parfois imaginaires ne le sont pas moins...

1918. Depuis la fin du mois de mai, mon grand-père est prisonnier en Allemagne.

De son village limousin, sa mère lui adresse des courriers réguliers.
Le 11 septembre, elle écrit : « Et toi, cher enfant, tousses-tu toujours ? Tu ne nous en parles jamais, mais, moi, j'y pense toujours. Ces jours-ci petit Jean est enrhumé. C'est une espèce de grippe. Chez Penaud l’ont tous eue. J'espère que cela sera peu de chose. » De toute évidence, elle ne souhaite pas le tourmenter – c’est d’ailleurs la seule fois où elle fera allusion à l’épidémie –, elle en sait plus qu’elle n’en dit. 
Dans son numéro du lundi 9 septembre, Le Populaire du Centre — le quotidien local qu’elle lit chaque jour — a diffusé un communiqué, qui se voulant rassurant n’en est que plus inquiétant, de la préfecture de Corrèze : « Une épidémie de grippe thoracique sévissant actuellement dans diverses casernes de la garnison de Tulle, M. le préfet vient de réunir le Conseil départemental d'hygiène qui, après s'être entouré de tous renseignements utiles, a estimé que cette affection, connue sous le nom d'influenza, d'ailleurs en décroissance, n'est pas de nature à alarmer la population civile, mais qu'il convenait, néanmoins, de signaler aux habitants de Tulle certaines mesures préventives auxquelles il serait bon de recourir. » Suivent quelques mesures prophylactiques de bon sens : veiller à la propreté des maisons et dépendances ; faire bouillir l’eau destinée à la consommation (quand même !) ; se munir, à toutes fins utiles, de quinine…
Quelques jours plus tard, le 15 septembre, sa marraine est beaucoup plus angoissante : « Nous avons été très heureux de te savoir en bonne santé. Nous autres sont assez en bonne santé, pour le moment [...] Tout le département de la Haute-Vienne est atteint de la grippe. Il y a beaucoup de personnes qui en meurent. Cette semaine, je suis allée à l'enterrement d'une jeune fille de chez Lagarde du Châtenet [...] Ta filleule est chez nous ces jours-ci : à cause de cette grippe, toutes les écoles sont licenciées. » Sur vingt décès annoncés dans Le Populaire du jour, treize concernent des personnes d’un âge inférieur à soixante ans (59, 58, 52, 51, 48, 40, 39, 32, 31, 27, 27, 1, 1). La pandémie de grippe de 1918, plus connue sous le nom de « grippe espagnole », va faire dans le monde cinquante millions de morts — peut-être même deux fois plus.
Le 30 septembre, les armées alliées avancent partout, la grippe espagnole aussi. La recherche n’est pas en reste ; on apprend qu’enfin un remède « contre la grippe et les épidémies » que chacun avait à portée de main a été mis au jour par les docteurs Giulio-Césare Matteini, Pietro Pucci et Eugenio Berniéri : « Nous, soussignés, certifions que le Rhum Négrita expérimenté par nous sur des cholériques à l’hôpital de Porta alle Colline nous a donné de merveilleux résultats, nous avons obtenu, grâce à son emploi dans nos services, de nombreuses guérisons de cette terrible maladie. Aussi, sommes-nous heureux de le recommander au public ; en l'employant modérément, il évitera toutes les maladies épidémiques. Enfin, le Rhum Négrita, pris nature ou étendu d'eau, est délicieux ; il est d’une pureté absolue. »
Le 13 octobre, la grippe continue ses ravages. Il faut dire que les Limougeauds sont bien inconséquents : que n’ont-ils adopté la semelle américaine ! « Il faut à tout prix la combattre et le plus sûr moyen est d’éviter l'humidité et le froid aux pieds. On obtient ce résultat en faisant poser à ses chaussures la Semelle Américaine, 16, rue des Taules, qui est le seul ressemelage qui ne laisse pas s'infiltrer l'eau entre le cuir et le caoutchouc », rappelle une autre réclame du Populaire du jour.
Le 19 octobre, indigné, le journal nous annonce que le talapoin en chef limougeaud vient d’avoir une idée lumineuse : « On annonce que l'évêque de Limoges [l’évêque Héctor Raphaël Quilliet (vous aurez noté la coquetterie du « é » d’« Héctor »), cet éminent nigaud, nous venait, comme l’ami Bidasse, du Pas-de-Calais, et de l’extrême droite — la royaliste Action française, en l’occurrence — a décidé d'organiser des prières dans les églises de la ville pour la cessation de la grippe qui, dit-il, dans son communiqué, “a l'allure d'une épidémie troublante et a déjà fait de trop nombreuses victimes”. C'est vraiment inouï ! Et l'on se demande si ceux qui font appel à ces réunions ont toute leur raison. Comment ! 
Vous constatez qu'une épidémie sévit, qu'elle a déjà fait de nombreuses victimes et vous appelez les gens, femmes, hommes, jeunes filles et enfants à se rassembler dans les locaux les plus malsains de la cité ? Il faut bien espérer qu'en haut lieu on prendra les mesures qui s'imposent. Si vous avez la foi, si vous êtes convaincus que vos prières peuvent avoir quelque influence sur l'épidémie, faites-les donc chez vous. Mais sous le prétexte d'appeler la clémence de votre Dieu sur nous, n'allez pas créer des foyers de contamination. On a licencié les écoles, et cela, cependant, ne vous empêche pas de réunir vos patronages. Il est temps qu'on mette un terme à ces dangereuses... simplicités. Les autorités compétentes ont le devoir d'agir avec plus de raison et, dans l'intérêt général, de préserver les individus contre leur propre sottise. Nous pensons qu'un peu de prophylaxie vaudra mieux que toutes les prières du monde. »


Un entrefilet du Populaire du 25 octobre suscite, quant à lui, notre étonnement. Dans son édition du 22 courant, on avait pu lire — après des propos apaisants : « grippe bénigne », « les cas mortels sont très rares à Limoges » — les prescriptions du Conseil départemental d'hygiène concernant l’épidémie. Entre autres recommandations : « Lavage fréquent des cheveux, de la figure, de la barbe, des mains. Gargarisez-vous avec un liquide antiseptique. Désinfectez vos narines avec de l'éther, de la vaseline eucalyptolée ou goménolée. » Diable !
Fort heureusement, l’édition du 25 publie un « erratum aux conseils donnés » : « Au lieu de : Désinfectez vos narines avec de l'éther, de la vaseline eucalyptolée ou goménolée, lire : avec de l’huile ou de la vaseline eucalyptolées ou goménolées. » Sachant que l’inhalation d’éther entraîne euphorie, hallucinations, désinhibition et augmentation de la libido, on n’ose imaginer l’ambiance qui régna dans les rues limougeaudes pendant quelques jours.
Nous reste à tirer les leçons du passé. Je ne saurais trop vous recommander de suivre mon exemple : fuyez les églises, ne vous abreuvez qu’au Négrita, et adoptez la semelle américaine. Inutile de vous poster ce soir aux fenêtres pour m’applaudir, je ne fais que mon devoir.
À demain, si vous le voulez bien  !

samedi 21 mars 2020

Se bouger les fesses pour leur botter le cul ! par Gérard Alle. (Journal d’un confiné # 4)

Gérard Alle est écrivain (romans, livres documentaires, essais), journaliste, réalisateur de documentaires (dont le très chouette Mon lapin bleu, que l’on peut voir ici). Il est confiné à Douarnenez. C’est aussi un ami. Un ami qui râle. Jamais trop. Toujours à bon escient. Notamment sur son blog, à la bien nommée rubrique Gérard râle.
Jean-Bernard Pouy, qui s’y connaît en rock’n roll et en bretonneries, a dit de lui : “À côté, David Bowie, c’est du kouing-aman pas frais.” C’est dire le sérieux, brut de granit, du bonhomme !

Gérard Alle vient de publier sur Facebook un coup de gueule à propos de la crise du coronavirus et sa gestion désastreuse et criminelle par le gouvernement français. Après deux épisodes du présent journal consacré aux soucis confinatoires de Mmes Slimani et Darrieussecq et aux prétentieuses leçons de Sylvain Tesson, je lui laisse la parole, ce qui va me permettre… de respirer un peu !

Se bouger les fesses pour leur botter le cul !
Imaginez... Après un mois, un mois et demi, ou deux mois de confinement, vous retrouvez vos potes... Je vous vois venir... La grosse cuite, la meulochée du siècle, la teuf d'enfer, on se roule des pelles, on danse, c'est la libération, on pleure de joie... OK, OK !
Mais alors, dites-moi... Le lendemain, on retourne au taf comme si de rien n'était ? Le doigt sur la couture du pantalon, on remet en route la machine de la croissance et du profit ? Pour que ces enfoirés continuent de se gaver et que ces incapables continuent de nous gouverner ? 
Je sais bien qu'on peut aimer son boulot, son rôle social, ses collègues, ses clients, voire ses patrons ou son député. Mais est-ce que ça ne vaudrait pas le coup d'utiliser toute cette énergie prête à déferler, de lâcher les chevaux en même temps, pour tout changer ?

Imaginez... Pendant ces deux mois, nous préparons un raz-de-marée, un tsunami. Et quand les mesures de confinement sont levées... Les beaux jours sont là. Nous déferlons par les rues. Nous occupons les places. Nous campons devant les lieux d'exercice du pouvoir. 
Le pays a été bloqué pendant plus d'un mois. Nous avons survécu. Etant donnée l'incurie de nos gouvernants, la casse des services publics et du système de santé, c'est un miracle. Les irresponsables au pouvoir disent qu'ils vont mettre la main à la poche. Ça ne suffit pas. On ne peut pas se contenter d'un zeste de charité. 
On n'est plus à quelques jours près. Alors, nous continuons à bloquer le pays jusqu'à ce qu'ils dégagent. Président, ministres, préfets...
Alors ?...  Imaginez... Commune partout ! 
Comme jadis la Commune de Paris, celle de Marseille, de Lyon ou de Narbonne. Commune partout pour reprendre en main nos destinées ! Comme en 1945, il faut reconstruire. Un nouveau Conseil national de la résistance met sur pied un programme social. Assemblée constituante. Vote blanc pris en compte. Elus révocables. Représentation par tirage au sort. Pouvoir décentralisé. Revenu universel. Service public conforté...
Et là, je te dis pas la fiesta !
À demain, si vous le voulez bien  !

Le narcissisme indécent de l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson (Journal d’un confiné au temps du coronavirus, # 3)

Après le cruel exil normand de Leïla Slimani, dont je faisais hier état, après cette pauvre Marie Darrieussecq, obligée de planquer sa voiture immatriculée 75 au garage et d’utiliser sa vielle 203 à clignotant extérieur pour éviter que des hordes de gueux ne se lançassent à ses basques dans le but de la reconfiner, il semblerait que les écrivains ayant pignon sur rue (et compte en banque sur cour) paient un lourd tribut au confinement coronavarien.

Sans attendre l’inévitable Partouze onanistique de Houellebecq que ne va pas manquer de nous infliger Les Inrocks, et pour contrebalancer ce festival d’indécence infatuée, j’ai décidé d’ouvrir ce journal à des amis écrivains (ou pas). L’ami Gérard Alle essuyera les plâtres, qui vient de pousser un coup de gueule sur Facebook.
Mais avant, deux mots sur un autre écrivain à la mode de quand, qui me court sur le haricot depuis un certain temps, et dont La Panthère des neiges, prix Renaudot, s’il vous plaît, a séduit un demi-million de confinés : Sylvain Tesson.
Fils du grand réac Philippe Tesson qui le prénomma Sylvain (homme des bois) en hommage à L’Amant de Lady Chatterley, Sylvain Tesson est un écrivain-voyageur. C’est-à-dire qu’à la différence des écrivains-casaniers, capables d’écrire tout en restant chez eux (c’est mon cas), il ne peut écrire qu’en voyageant, ou tel Ulysse, en rentrant au pays, après avoir voyagé, si possible en faisant payer son billet d’avion par son éditeur. C’est bien simple : les neurones de l’écrivain-voyageur (généralement conçu à la hussarde, sur un canapé, une table, ou au grenier) ne supportent pas le confinement. Même en ouvrant grand la fenêtre. (Des hommes de science se sont penchés sur le sujet, voyez Wikipedia, pas le temps de vous expliquer.) Est-ce une tare ? Un avantage ? Les deux, mon adjudant ? La question nous emmènerait trop loin et, par les temps qui courent, le voyage se fait à dada sur mon bidet, à demeure : con-fi-né. Comme aimait à la dire l’abbé Gérard Poitevin, à qui revint l’honneur de me baptiser, le 31 octobre 1958 : confinus confiteor confitures.


Ainsi s’exclame Sylvain Tesson sur France Inter, dans un entretien avec la philosophe Léa Salamé, où il nous assène quelques vérités puissantes, qui auraient, dit-on, impressionné Jean-Michel Blanquer, l’homme à face d’endive mal décongelée qui fait peur aux enfants (lequel fera l’objet d’un prochain journal confiné).
C’est tellement beau qu’on dirait du Jean Viard, ce grand sociologue spécialiste du “temps libre”, grand enfonceur de portes ouvertes à France Inter et qui offre la particularité d’avoir été l’un des rares candidats Macron infoutu de laminer son adversaire aux législatives de 2012 !
Vous, je ne sais pas, mais moi, quand je lis ce genre de truc, j’ai le cerveau qui se déconfine !
Non, mec, en ce moment, la double peine, c’est pas de ce côté qu’il faut la chercher. La double peine, c’est celle de gens qui n’ont pas la possibilité de “transformer leurs vies sous pression”, celle des prolos qui vont bosser, dans le bâtiment, les centres de tri postal, chez les négriers d’Amazon, de Deliveroo, d’Uber Eats, celle des caissières de supermarché, celle des taulards, celle des infirmières, des aides-soignantes, des médecins qui essaient de sauver des vies en faisant avec l’incurie du personnel politique qui s’est ingénié depuis vingt ans à bousiller le système hospitalier français.
Aujourd’hui, ajoute finement Tesson, paraphrasant le grand Jean Viard, “la ligne d’égalité entre les gens va se dessiner par rapport au temps”.  Ah ouais, et pas l’argent, un peu ?

Ah ouais ? Et tu penses à qui, mec ? Aux z’écrivains, ces êtres supérieurs, doués d’un cerveau schizophréno-tricéphalopède qui leur permet d’être en permanence branché à la fois sur le monde extérieur et sur leur espace intérieur de confinement, un pied en Sibérie, un autre à Paris ?
Tesson, qui ne craint ni le ridicule, ni la flagornerie, ajoute que le président Macron a incité les gens à lire [et donc pas seulement à se prendre des LDB dans la gueule sans rechigner].
Je me suis précipité sur deux petits romans qui parlent de la retraite, Le joueur d’échecs de Stefan Zweig, et Le Journal d’un homme de trop de Tourgueniev, c’est la possibilité de s’échapper en lisant ou en écrivant.

Interpellé par les auditeurs qui rappellent que les journées confinées sont surchargées, télétravail, scolarisation à domicile, contacts avec les plus fragiles, quête impossible du PQ, sorties discrètes pour appeler sa maîtresse, etc., et que les confinés n’ont pas forcément le temps de relire Balzac, ni Faulkner. [Et encore moins Sylvain Tesson…]

De là à dire que le Covid 19 va poser en priorité ses sales pattes virulentes sur les citoyens morts de trouille, il n’y a qu’un pas, que Tesson n’est pas loin de franchir. Ce qui nous ramène au titre – imparable – du chapeau de France Inter.

La première victoire du virus, c’est la peur !

Dessin Clairefond. Le Figaro
Non, mec, la première victoire du virus, ce n’est pas la peur. Tu devrais un peu décalotter ta pensée et passer moins de temps en Sibérie, Sylvain. La première victoire du virus, c’est la mort. La mort des gens, accélérée par vingt ans d’incurie gouvernementale, d’une gestion DRH de l’hôpital, etc. La mort d’un monde invivable, dont il faut espérer que ceux qui l’ont poussé dans le précipice paieront un jour leurs forfaitures. (Buzyn et tous ses prédécesseurs à la Santé, Philippe, Macron, etc.) La peur, on fait avec. La mort, non.
Ce qui me sidère, avec ce genre d’individu, c’est cette détestable prétention pseudo-philosophique, presque indécente, du propos. Tesson est devenu la nouvelle coqueluche – c’est toujours moins dangereux qu’un virus – d’un establisment parisien qui n’a pas encore compris que le monde où nous vivons est aussi le leur. Et qu’il est foutu. Comme en témoigne cette récente interview au Figaro, sobrement titrée Que ferons-nous de cette épreuve ? où le grand voyageur, rentré en catastrophe en France pour être près de sa famille, déclare, avec des accents chamano-proustiens : Si le coronavirus épargne l’intégrité de notre organisme, il révélera la solidité de notre âme.
Eh, mec, l’âme des gens, c’est pas qu’on s’en fiche, mais c’est pas tout à fait le moment… L’urgence n’est pas là. Et si quelque chose doit sauver ce triste monde, ce ne sera certainement pas la poésie, ni la philosophie, ni la littérature (ou alors, la littérature… scientifique).

À demain, si vous le voulez bien  ! (avec Gérard Alle)

jeudi 19 mars 2020

Confiné des villes et confiné des champs. (Journal d’un confiné # 2)

« Depuis que je suis confinée, je me sens comme un poisson dans l’eau ! »


De qui sont ces mots ? Marguerite Duras ? Christine Angot ? Katherine Pancol ? Rika Zaraï ?Régine ? La Castafiore ? La veuve Poignet ? Mme de Sévigné ? Marlène Schiappa ?… Vous n’y êtes pas du tout, et ce n’est pas moi qui vous en blâmerai…
Mais avant de répondre à cette lancinante question, plongeons avec Jojo le petit poisson confiné dans son bocal, et qui serait bien avisé de s’en plaindre, pour la bonne raison que s’il mettait les pieds dehors il serait bien embêté.
Ces mots sortent de la bouche bien élevée, bien propre sur elle, d’une blancheur confinant à l’immaculé, d’une « femme de lettres » citée dans un papier du Monde intitulé Littérature confinée, littérature libérée et coiffé du chapeau suivant :
La pandémie de Covid-19 nous impose le confinement. Pour tenir bon, pour se tenir bien, on peut s’en remettre aux écrivains, qui savent traverser les désastres [c’est beau comme du Sollers, vous ne trouvez pas ?], et aux livres, ces manuels de survie.
L’auteur du papier, Jean Birbaum, dont j’espère que mon ironie confinatoire ne le froissera pas au cas, improbable, où il lirait ces lignes, précise, à propos de cette bien mystérieuse femme de lettres dont l’être paraît plus proche de la pansée que de la pensée : « L’obligation de demeurer chez elle, au milieu d’une immense nappe de langage*, [qu’on ne confondra pas avec celle, vulgaire, prosaïque, en toile cirée constellée de chiures de mouches, des femmes et des hommes de peine, souvent exemptés de télétravail pendant le grand raffinement coronavarien, j’y reviendrai un autre jour] lui apparaissait comme la plus douce des perspectives. »

Birnbaum poursuit et passe le stylo à un autre écrivain : « On ne sort plus, quel voyage ! Il y a justement chez moi un couloir que je me promets depuis toujours de longer jusqu’au bout. L’heure est venue de ces expériences », ironise encore notre ancien feuilletoniste, Eric Chevillard dans la première de ses « chroniques du confinement », qu’il tient sur Lemonde.fr. Lequel journal accueille aussi un autre journal du confinement, celui de Leila Slimani, prix Goncourt 2018, recluse dans sa modeste masure normande, qui avoue, pour occuper le tant confiné temps, raconter à sa progéniture : « J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans La Belle au bois dormant. » Personnellement, j’aurais plutôt pensé à un de ces bons vieux contes horrifiques de Perrault, genre Petit Caillou et le Sablier de Tchernobyl, mais passons, je ne suis pas là pour accabler Leila Slimani, ce dont s’acquitte Johan Faerber dans Diacritik.
Hervé Le Corre, confiné gascon. La douce campagne de Leïla Slimani.
Lectrice adorée, lecteur chéri, découvrant cet épisode n° 2 de mon propre journal coronaviresque, te voilà en droit de te dire : “Hou-le-vilain-jaloux-Reboux, pas content que des écrivains bien plus connus que sa pomme lui fauchent l’herbe sous le pied !” Ce qui n’est absolument pas le cas, étant donné que le présent journal, je l’écris pour un public moins vaste (mais tout aussi important), celui de mes ami/es, réels, virtuels, certains, on ne le dit jamais assez, nous ayant quitté bien avant l’ère maudite du coronazoïque.


Si j’évoque aujourd’hui ce sujet, avec une redondance qui pourrait laisser accroire que je n’ai pas grand-chose à dire, c’est uniquement parce que je découvre au réveil (je suis veilleur de nuit), sur sa page Facebook, le coup de gueule d’un autre écrivain, pour qui j’ai un immense respect,
Cet écrivain, beaucoup moins vain que d’autres, je me permets de le souligner benoîtement, s’appelle Hervé Le Corre. Il vit dans des confins gascons, loin des essences germanopratines, a une quinzaine de romans noirs au compteur (les derniers aux éditions Rivages) et, bien que nous ne nous fûmes rencontrés que deux ou trois fois, je le considère comme un âmi [avec un accent circonflexe sur le “a”, il ne s’agit nullement d’une coquille, mais des hardis prémisses d’un débat, qui sera mené un peu plus tard ici-même, pourvu que le coronavirus et le diabète type 2 n’anticipent pas ma rencontre avec la faucheuse].

Mais laissons aller Hervé Le Corre à son courroux (que je partage).

Dans les banlieues, les cités HLM, les quartiers de relégation, on reste confiné dans des apparts pourris, on entend péter le voisin d'à côté, gueuler les gamins du dessous (je sais de quoi je parle, camarades), et quand on va sur le balcon, on voit les aires pelées, les bagnoles en épaves, la supérette fermée parce que des connards l’ont incendiée lors des dernières émeutes. C’est drôle, pas un média, pas un putain de commentateur n'en parle. On se préoccupe des Parisiens (et autres) qui vont se planquer dans leurs résidences secondaires, le cul au chaud et le compte en banque garni, on va chercher des connards d'écrivains qui nous parlent de leur plaisir de la solitude, pour eux ça va, ils ont le temps de travailler, puisque les coquetèles et autres sauteries sont annulés. ce matin, sur France Inter, la gentille Leila Slimani, depuis sa campagne, va nous raconter comment elle s'occupe. Faut dire qu’elle a un bouquin à vendre, et que si les librairies rouvrent (Bruno Lemaire pas hostile, le gouvernement devrait étudier la question), il y a un coup à jouer. Bref, ça va chier. Après l’effondrement partiel, le chaos social.

LIRE AUSSI : Dans le mur, par Hervé Le Corre (Rue 89 Bordeaux)

mardi 17 mars 2020

Monsieur, le masque vous va drôlement bien ! (Journal d’un confiné au temps du coronavirus, # 1)

Saint-Denis, place de l’Hôtel-de-Ville, 17 mars 2020, 16 h13 (4 h 13 après le début du confinement)
Muni de mon autorisation administrative de déconfinement pédestre temporaire, option castaner quater [je fais mes courses mais c’est pas pour faire le plein de PQ], je me rends au Carrefour de la place du Caquet, près de la basilique de Saint-Denis (où je ne mets jamais les pieds ; j'avais besoin d’une cartouche d’encre et mon estomac criant chocolat me poussait à cette exception).
La caissière de la caisse d’à côté, désœuvrée (sa caisse est réservée aux personnes à mobilité réduite, rares car confinées), me hèle. Brune, la cinquantaine, joyeuse : le genre de femme avec qui on se sent tout de suite en sympathie. (Je confesse une empathie bénuchote, quasi maladie  pour les caissières de supérette.)

« – Monsieur, le masque vous va drôlement bien !


– Vous allez me faire rougir, madame !
– Vrai, on dirait un médecin !
– Oh, madame…
– Il vous va beaucoup mieux qu’au monsieur ! »
Elle me montre le beau gaillard noir qui me précède à la caisse, lequel proteste en rigolant :
« – Mais je ne porte pas de masque, chère madame !
– Oui, je sais… Mais les masques ne vont pas bien aux Blacks, j’ai remarqué ! Regardez-le, lui…
La caissière hèle le vigile (noir, cela va de soi) dûment masqué, qui s’approche des caisses, baisse son masque comme il aurait ajusté des lunettes (qu’il ne porte pas), et me lance :
– C’est vrai que le masque vous va bien, monsieur !
– Pas autant qu’à vous, monsieur ! Soyons sérieux !
– Ah, tout de même…
– Ah, vous voyez !!!
La caissière “handicapés” se marre comme une baleine et échange quelques mots en loucedé avec son collègue. Nous rigolons un bon coup. Le Noir non masqué devant moi. Le Noir démasqué. Ma propre caissière, qui n’avait pas l’air dans son assiette, rit à son tour.
– Ah, ça fait du bien de rigoler, messieurs-dames, lancé-je à la cantonade.
– Oh que oui, ça fait du bien ! réplique la caissière. Ils ne pourront jamais nous enlever ça… Sans blague, vous avez vraiment l’air d’un toubib !


dimanche 8 mars 2020

CORONAVIRUS. Éternuer ou se moucher dans son coude : les autorités ne nous disent pas tout !

Comme le démontre magnifiquement (sans toutefois le dire) l’illustration de cette recommandation de Santé Publique France, organisme officiel dépendant du ministère de la Santé, éternuer ou tousser dans son coude comporte des risques majeurs, susceptibles de déclencher des réactions de panique, aggravant une situation déjà passablement compliquée : celui de donner un grand coup de poing dans la gueule de votre voisin/e, qui ne le méritait sans doute pas. Par exemple, si vous êtes assis dans le métro ou faites la queue à la boulangerie…
D’autre part (et plus sérieusement), si éternuer dans son coude évite de projeter ses miasmes potentiellement coronaviresques à plusieurs mètres de distance (jusqu’à 6 mètres, assurent les experts en balistique du postillon), nos stratèges de la Santé oublient une chose, essentielle : que faire de son vêtement souillé au coude ?
Le garder ? (au risque de contaminer le voisinage).
Le désinfecter sur place, au risque de provoquer des mouvements de panique ? (Qui désinfecte son coude n’a pas l’esprit tranquille…)
Le protéger, façon garrot, à l’aide d’une écharpe ? (Et si l’on éternue une seconde fois, que faire ? Utiliser son autre coude ? Et si l’on éternue une troisième fois ?)
Couper la manche souillée ? Jeter le vêtement, comme un vulgaire mouchoir en papier ? (Si oui, où ça ? Des poubelles spéciales ont-elles été prévues ?)
Le donner à un pauvre dont l’espérance de vie est déjà bien entamée ?
Quitter le métro, ou la queue à la boulangerie, en espérant ne pas s’être fait remarquer ? Et ensuite ? Que faire ? Le nettoyer ? Si oui, comment ? À l’eau de Javel ? À sec ? (au risque de contaminer les employés du pressing, déjà exposés à des substances chimiques dangereuses).
Le brûler ?



On l’aura compris, les spécialistes de la Santé sont loin d’avoir tout prévu ! Beaucoup  d’interrogations restent sans réponse…
Au risque de passer pour un comploteur à la petite semaine, je pose la question : pourquoi ne nous dit-on pas tout sur cette étrange (et très sportive) façon d’éternuer et les risques, bien réels, qu’elle comporte ?
La solution, bien évidement, serait à chercher du côté de cette recommandation circulant sur les réseaux sociaux : le coude à usage unique ! Mais dans un pays où la police crève les yeux et arrache les mains des manifestants, le gouvernement peut-il se permettre des mesures aussi drastiques ? Poser la question, c’est y répondre…

dimanche 1 mars 2020

“La Llorona” de Jayro Bustamante, entre fantasmagorie et satire sociale, un film politique magistral venu du Guatemala

La Llorona (la pleureuse, en espagnol), vieille légende mexicaine, évoque le chagrin, le désespoir, le deuil d’une femme abandonnée par son mari, qui met au monde deux fils conçus hors des liens du mariage. Prise au piège du retour soudain du mari, elle prend la décision monstrueuse de noyer ses enfants. Le remords la pousse au suicide. Commence alors une terrible expiation post-mortem. Pour la punir, Dieu la condamne à errer dans le vaste monde comme une âme en peine, pleurant ses fils.

Jayro Bustamante, dont c’est le 3e film, transpose la légende dans le Guatemala des années 82-83, pendant la dictature d’Efraín Ríos Mott, responsable de l’extermination de dizaines de milliers d’Indiens mayas, acquitté par la justice en 2003. Le coupable s’appelle ici Enrique Monteverde, général dénué d’empathie, retranché avec sa famille dans sa maison assiégée par les familles des victimes du génocide réclamant justice. La llorona vient hanter la conscience du tortionnaire et l’emprisonner dans un labyrinthe mental dont il ne pourra s’échapper, précipitant sa consumation dans la folie.
Ma critique de ce film magnifique sur Double Marge.


”Parasite”, de Bong Joon Ho : quand la critique bien-pensante idolâtre une comédie tape-à-l’œil et boursouflée

Aux hourras accueillant Bong Joon Ho (on l’a encore vu aux Césars) comme s’il venait, avec Parasite, de créer ex nihilo un genre cinématographique, il est permis de se poser des questions sur une critique en état de dévotion qualifiant cette comédie noire épaisse de « critique sociale », de « pamphlet sur la société capitaliste coréenne », de « film libertaire ». Et pourquoi pas un nouveau manifeste marxiste-léniniste, tant qu’on y est ?! S’il est vrai que l’idolâtrie provoque des accès de cécité, on s’étonnera tout de même que nul n’ait noté cette évidence : la description des pauvres par Bong Joon Ho est assez détestable, pour ne pas dire abjecte.
Bong Joon Ho, réalisateur d’immenses films dont on ne niera pas la virtuosité, semble ne plus savoir que faire de ses idées, la mécanique s’enlise dans un tape-à-l’œil qui confine au grotesque. On l’aura compris : je n’ai pas du tout aimé Parasite.
L’intégralité de ma critique sur Double Marge.

Sur un sujet plus dramatique, construit autour du même « totem » de la maison, on préférera le magnifique film de Jayro Bustamante, La Llorona, où l’on retrouve des parasites d’un tout autre genre, bien plus effrayants que les pâles serviteurs de Parasite.

samedi 29 février 2020

Neuro-compatibilité. François Salachas, le neurologue qui tend la main [à Macron], versus Olivier Véran, le neurologue qui préconise de ne plus se serrer la main

Pendant que François Salachas, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, met les points sur les “i” à Emmanuel Macron, l’homme qui dézingue l’hôpital public, l’école publique, la justice, le système de retraites par répartition, et envoie ses flics crever les yeux des manifestants, etc. – certaines mauvaises langues, proches des Gilets jaunes, l’ont surnommé l’envoyé spécial de la mort ! –, un autre neurologue, Olivier Véran (dont les dents, dit-on, rayent si affreusement le parquet qu’il ne se séparerait jamais de son odontologue) préconise, pour conjurer une épidémie qui a touché 38 personnes en France (sur une population de 65 millions de personnes) de “ne plus se serrer la main”.
“Une mesure précise, simple, pratique, qui ne coûtera pas cher au contribuable !” s'est aussitôt réjouie Sibeth Ndaye, la porte-parole (toujours avisée) du gouvernement.
Dans un pays gouverné par une bande de cerveaux fétides, d’énarques malfaisants, de bras cassés, de fraudeurs fiscaux, de flics qui visent directement la tête, de milliardaires sans foi ni loi, assistés de magistraux et de préfets fascitoïdes, voilà qui est d’une logique et d’une symbolique implacables : on ne serre plus la main, et on s’en lave les mains (au propre comme au figuré) !
Olivier Véran, ministre de la Santé; et Jérôme Salomon, directeur général de la Santé
Le combat est lancé : à ma gauche, François Salachas, le neurologue qui recommande d’ouvrir les bras, le cœur et les mains. À ma droite, Olivier Véran, le neurologue qui préconise de ne plus se tendre la main.

LIRE :  : Macron 1er et les soudards de la raie-publique (conte de janvier)

LIRE :  Expérience-limite : crier “Macron démission !” sur un quai bondé pendant la grève de la RATP
L’homme de Macron énucléant le peuple (début XXIe), par Krokus

LIRE : Cédric Chauviat, 42 ans, livreur à scooter, tué par trois flics : quand la police invente un délit d’outrage pour justifier la mort d’un homme

mardi 4 février 2020

“Éteignez la lumière !” 11 nouvelles noires d’Élise Fugler

La librairie après la lune étoffe son catalogue. Après Berlin, dernière, Ivan, allégresse et liberté et Mon grand-père et moi à Barcelone, de Kits Hilaire et La Voyageuse immobile d’Adèle O’Longh, voici Éteignez la lumière, d’Élise Fugler, dont j’ai publié naguère Les Frigos ont horreur du vide (Baleine) et L’Art du mou (L’Aube), 6e épisode des Aventures extraordinaires de Moulard.

vendredi 31 janvier 2020

“First love, le dernier yakuza" de Takashi Miike, un cocktail réjouissant de démesure, de violence et d’humour

Takashi Miike a réalisé 59 films depuis 1991, parmi lesquels le très perturbant Audition et sa vengeance par acupuncture, qui conduisit la petite nature que je suis aux urgences de l’Hôtel-Dieu, suite à un malaise vagal, un matin de 2002. Comme je ne suis pas rancunier, je suis allé voir son dernier film, et je n’ai pas regretté. Miike assume son œuvre d’histrion. Il s’amuse et tire dans tous les sens, avec ce cocktail survitaminé. Démesure, cruauté, violence poussée à son paroxysme, humour grinçant communicatif, autant par la cocasserie hilarante des situations que par les dialogues épatants.
Ma chronique sur ce film réjouissant dans Double Marge.

Et aussi une critique comparée avec le film de Diao Yinan, Le Lac aux oies sauvages, qui m’a profondément ennuyé et déplu.

”Le lac aux oies sauvages”, de Diao Yinan, quand la surenchère de virtuosité et d’esthétisme confine à l’indigence

Applaudi à tout rompre et à Cannes par Tarantino, ce qui n’est pas forcément bon signe, et en tout cas pas un gage de qualité, Le Lac aux oies sauvages, du Chinois Diao Yinan, a enchanté une critique en génuflexion, à l’exception notable de Libération, qui sauve l’honneur et évoque les « néons et néant » d’un « produit flashy et artificiel », « édifié comme une avalanche de prouesses flagrantes d’une bêtise sans nom ».
Ma chronique sur ce film tape-à-l’œil, ennuyeux, fort indigeste sur Double Marge.

Je propose aussi une critique comparée avec le fort réjouissant film de Takashi Miike, “First love, le dernier yakuza”.

mardi 21 janvier 2020

Emmanuel Macron bunkérisé à l’Élysée : c’est pour bientôt !

Les pirouettes de l’Histoire sont parfois délicieusement féroces !
Emmanuel Macron, qui n’était encore que fondé de pouvoir de la banque Rothschild à l’époque (2010) où parut “Je suis partout (les derniers jours de Nicolas Sarkozy”, serait en passe de subir le même sort que Sarkozy dans cette politique-friction narrant la bunkerisation d’un président devenu imprésentable !