jeudi 9 juillet 2015

Le tour de France 2015 passe à Madré

Jadis, comme beaucoup de mômes de nos rudes campagnes, c’est en rêvant de gagner le tour de France que je rejoignais en pédalant l’école communale de Madré (Mayenne), sous l’œil vigilant de ma grande sœur Gisèle, en particulier dans la côte de l’Église, appelée “côte du Bottard” en hommage à Bernard Ringnet, paysan véloce et pressé, un peu dans la lune, dont l’épouse tenait l'un des trois cafés du village et vendait aussi les merveilleux illustrés Akim, Blek le Roc et Cap’tain Swing). Le “Bottard” était connu pour ses réparties fameuses (la plus célèbre étant le tonitruant “J’ai-t-y mangé ma soupe?” qu'il déclama un jour à l’entrée de l'église, avant de redévaler la côte pour vérifier si la tambouille n’était pas en train de s’envoler de la casserole.
C’est donc avec une certaine nostalgie que je vais aller regarder passer les coureurs le 10 juillet, lors de l’étape Livarot-Fougères, puisque le Tour de France va emprunter pendant vingt kilomètres une route que je connais par cœur, pour l'avoir empruntée des centaines de fois. De Couptrain (où habitaient mon parrain, tonton Bernard, et la tante Jeanne) à Saint-Julien-du-Terroux (où j’allais de mauvaise grâce me faire couper les cheveux chez José, qui faisait également office de rebouteux).

Pour fêter ça, j’ai retrouvé une nouvelle, La psychanalyse du cycliste, parue en 1994 dans la revue Le Moule à gaufres. On peut la lire ci-dessous [ou en prenant un raccourci en passant par ici].

La psychanalyse du cycliste (de la selle au divan)


À l’occasion du passage du Tour de France 2015 dans mon village natal de Madré [lire ci-dessus ou en passant par ICI], voici une nouvelle vélocipédique, publiée en mai 1994 dans la revue Le Moule à gaufres (dirigée par Pascal Galodé), sous la direction de Alfred Eibel.

LA PSYCHANALYSE DU CYCLISTE

Dessin de Topor
Quand Marie lui demanda au débotté s’il avait déjà mis les pieds au mont Ventoux, Paul fit celui qui n’a pas saisi la question et Marie, le voyant baisser piteusement les yeux comme un gosse pris en flagrant délit d’ignorance, s’était dit, bon, la géo, c’est pas son truc, mais quand même, il pourrait au moins avoir l’élégance de s’en tirer avec une pirouette… Elle aussi, elle s’était toujours fichue de savoir si le Ventoux était dans les Corbières, les Cévennes ou le Jura espagnol, mais franchement, pas de quoi en faire un fromage ! Et tandis qu’elle piochait dans son sac un Feudor jaune citron, elle le vit blêmir, les muscles tendus du cou durcissant la pomme d’Adam. Elle pensa, merde, j’ai dû faire une gaffe, déjà, quand elle avait commandé d’autorité deux verres de Ventoux, elle avait bien vu, il s’était contracté comme si elle lui proposait une verre de vinaigre. Mais cette fois, c’était la vraie cata. Va savoir, peut-être qu’il a perdu quelqu’un là-bas, un accident, ou l’orage, les tambours de l’orage, dans les montagnes, ça vaut parfois son pesant d’abîme…
Heureusement, le briquet carbonisant la seizième Chesterfield de la journée la sauva de l’imparable naufrage qui se préparait. Tirant une longue bouffée, elle en profita pour lever la tête et inspecter le trio de mouches qui se gobergeait au plafond, les silhouettes de la rue ourlant le verre dépoli des vitres et la demi-douzaine de clients absorbés par des discussions d’enfer. Paul, lui, essayait de reprendre le dessus, il était temps de dominer le malaise que lui causait ce genre de situation imbécile, mais ce n’était pas simple. Pas assez mûr, mon vieux.
Pour le moment, ventoux, c’était le vocable qui tue. Le grand saut à l’élastique du haut de la station Mir, la piqûre de la mygale géante et le big cytomégalovirus réunis. Jetant un œil en coin sur Marie-Chesterfield qui, avec une pêche insolente, était partie pour enfumer la moitié de l’arrondissement, Paul déglutit, formant dans sa bouche des mots exotiques, des mots pour essayer de reprendre pied. Des mots comme sapristi, coquecigrue, mirliton et bachibouzouk. Il se sentit happé par une lame de mélancolie. Ventoux-ventoux-ventoux. Rien à faire, on ne change pas un traumatisme qui gagne. Le Ventoux était à ranger dans la famille des mots maudits comme métastases, crucifixion, corrida ou agent de police.
Tom Simpson sur les pentes du Mont Ventoux
Le Ventoux, c’était la terrible “défaillance” de Tom Simpson dans le tour de France 1967, la damnation sur les pentes du mont chauve. L’Anglais en perdition, aux prises avec les vagues lancinantes de l’asphyxie, qui s’écroulait sur le bas-côté, les poumons perclus, le cœur terrassé par un Moloch sans pitié – à l’époque, personne n’aurait osé prononcer le mot “dopage” dont Tom Simpson avait subi les dramatiques foudres secondaires. C’était une vision apocalyptique de gosse, l’oreille collée au transistor, entre deux coups de cidre dans le champ de foin, quand Robert Chapate, la voix brisée par l’émotion, s’était écrié sur Europe 1 : « Le docteur Dumas a tout essayé, tout… mais on n’a pas pu le sauver, c’est horrible… C’est horrible. A vous Paris… »
Paul, le souffle coupé, avait couru se réfugier dans les bras de sa mère, qui cousait dans un coin de la chambre, des babioles pour la petite chose qui arrondissait dangereusement le ventre maternel, la petite chose qui, à peine pointé le bout du nez hors du doux paradis, allait, c’était couru, lui bouffer son oxygène, son affection, ses caresses, et plus tard, lui piquer ses jouets, ses beigneurs, le déposséder de ses jardins secrets, et bien après, si ça se trouve, lui rafler ses petites copines, la vache ! Et peut-être même – le pire du pire – : gagner un jour de France à sa place !
Paul entendit Marie murmurer : « Ce qui est sûr, c’est qu’il se laisse boire », d’une voix un peu cassée, comme si elle venait de lui livrer un secret douloureux. Marie qui écrasait sa cigarette dans le cendrier et sifflait son reste de vin en riant.
Et qui était belle.
– Quoi donc ?
– Le Ventoux, tiens !
Paul avait tout faux.
A son tour il liquida son verre, un bon cru, un peu râpeux, alla pour parler, puis se rétracta. Cette histoire de mont Ventoux était une hérésie de la mémoire, tout juste bonne à entretenir quelques fantasmes de culpabilité. Pas de quoi se livrer. Marie aurait cru qu’il abusait de sa confiance. Et quoi de plus sacré que la confiance que vous accorde une inconnue ? Ensemble ils avaient fait le tour des grandes paraboles et des petites saloperies de la vie. La mort, la religion, l’amour, l’enfant qu’on n’avait pas et celui qu’on aurait aimé être, le temps qui passe, l’avenir qui mord sur le présent, le présent sur le passé, la corruption et le cynisme des puissants, la guerre en Bosnie et ce goût de faisandé Munichois qui suintait en coulisses, tout cela allant et venant entre les rasades de vin, avec un naturel qui les étonnait parce que les gens, le plus souvent, s’évertuent à jouer la défausse quand il serait si simple de se colleter avec le danger virtuel qui réside dans l’Autre. Puis étaient venues les choses futiles : les macarons, les religieuses, la vie au grand air, l’art de faire sauter les crêpes, la rue Watt et l’île de Houat, la nébuleuse de Hubble, la comète de Halley, le Big Bang et le Big Crunch, les concierges, les ours et les gros cons de chasseurs, l’Immaculée Conception… La futilité, disait Marie, c’est aussi du bonheur, parce que si on passait son temps à discourir, on ne vivrait plus.
Et enfin, l’ivresse était venue sur le tapis, pas celle des vins et des alcools. Non, l’autre. L’ivresse qui élève le cœur et l’âme, l’Ivresse des Cimes, avait dit Marie, tout émoustillée par la formule. Et Paul, qui était coursier chez Fauchon, avait renchéri, tous nos problèmes viennent de ce que l’Ivresse des Cimes et l’Épicerie Fine sont incompatibles, c’est comme la chèvre et le chou, le marteau et l’enclume, Poulidor et Anquetil, il n’y a pas de compromis. Marie avait éclaté de rire, ça, on pouvait dire que quand elle riait, elle riait, et elle avait tendu la main droite au-dessus de la table en martelant : « Tope-là ! »
Et ils avaient topé.
Devant un sixième ballon de Ventoux apporté par le garçon, qui était d’ailleurs une ravissante garçonne.
Paul s’était fait la réflexion idiote qu’il allait être le premier cycliste à se taper le ballon de Ventoux, et ça l’avait fait rire à hurler, et Marie avait cru qu’il riait parce qu’il était fier d’avoir topé avec elle, ce qui était aussi la vérité. Et l’on avait longuement disserté sur les mérites respectifs de l’Épicerie Fine et de la Grosse Tambouille. Marie, l’épicerie fine, elle se la coltinait depuis des lustres, elle ne supportait plus. Ces comères lyophilisées à l’essence Louis-Vuitton-Moët-Hennessy qui pestaient contre l’indolence de leur concierge, regrettant l’époque révolue où les gens de maison savaient tenir leur langue, et qui vous la sortaient calmos, l’œil rivé au tiroir-caisse, attendant avec mépris la pièce de 10 qui leur revenait de leur bifton de 500. Ces toupies de luxe qui faisaient des ravages dans les plats de sauce en glissant un doigt onctueux dans la matière et vous léchaient ça avec la science d’une actrice de X après le frottis linguinal, mais celles-là n’avaient pas besoin de telles simagrées pour donner la mesure de leur disgrâce ; leur simple attitude, dos cambré dans le body-panthère collé à la peau, sexe planté au milieu de la figure, roulement ondulatoire des épaules, était en soi un gage d’obscénité. Marie vitupérait. Combien de fois avait-elle voulu, dans la surchauffe du coup de feu de midi, cingler un aller-retour sur une de ces greluches ? Histoire de prouver à ces faces cousues d’or que le plus ténu de ses accès d’adrénaline à elle – elle la plus démunie des vendeuses de choucroute – était infiniment plus riche que la somme des poussées de fièvre de toutes leurs vies réunies. Et toujours elle s’était retenue, laissant refluer des torrents de larmes à l’intérieur de son corps à l’idée de louper le spectacle épique de sa vie, pleurant de rage aussi. Toujours elle s’était retenue. On avait beau dire, on avait beau faire, l’Épicerie Fine restait l’allumette qui faisait bouillir la marmite. Et Marie, comme tout le monde, avait un furieux besoin de calories.
Paul savourait.
Perdu pour perdu, il se jeta à l’eau. Tant pis si Marie lui riait au nez.
Roger Pingeon, Jacques Anquetil
Trois mois après le drame du Ventoux et le méchant coup de coude sur le ventre maternel, il n’avait pas eu à prêter ses jouets au frérot. Car la petite chose sortie du bidou ne respirait pas. Paul, quatre ans à l’époque, se souvenait avec précision du soulagement ressenti en apprenant la funeste nouvelle. Et, juste après, la honte. La douleur était arrivée après, en entendant ses parents pleurer derrière la porte de la chambre. Plus tard encore, la culpabilité l’avait envahi, insidieuse comme une rage de dent. C’était à cause de lui que le bébé était mort-né. A cause de son violent coup de coude, à cause de Simpson, de Chapatte et du Ventoux. Il était mort à ce moment-là et petit Paul s’était demandé pourquoi on avait attendu si longtemps pour faire sortir le petit bonhomme.
La terrible faute ne l’avait jamais quitté. A chaque fois qu’il faisait une virée avec son bicloune, il y pensait. A chaque étape de montagne, dans les lacets, quand il voyait un gros quintal à moustaches taper sur l’épaule d’un coureur, il vitupérait devant sa télé, il avait mal au bide. Même qu’une année où, en vacances avec ses parents à Lacanau, ils avaient assisté au sprint au vélodrome de Bordeaux – Esclassan s’était fait battre d’un boyau par un routier-sprinteur flamand – il avait inexplicablement vomi dans les jupes de sa mère.
Et c’était resté son secret. Même avec le curé c’était pas sorti, couillon ! Trente ans pour se confier. Et le sourire radieux de Marie, qui avait écouté sa confession sans sourciller, pour dissiper définitivement son angoisse et sa peur du ridicule.
– Tout ça c’est du passé, Indurainator, lui fit-elle au creux de l’oreille.
Paul eut un sourire gauche, une grimace de blaireau, à la Hinault, il attrapa au vol le tablier de la serveuse en maraude, et d’une voix haute, il commanda une autre bouteille de Ventoux. Il avait toujours admiré les finisseurs.
© Jean-Jacques Reboux

mercredi 17 juin 2015

"Cavanna, jusqu'à l'ultime seconde j'écrirai" : le (magnifique) film de Nina et Denis Robert

Le film de Nina et Denis Robert sur Cavanna (dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais de lui ici, après le carnage de Charlie) est vraiment magnifique. Comme l’a écrit un critique, c’est un film qui fait valdinguer du rire aux larmes. Les prestations de Delfeil de Ton (qui cingle l’immondice Philippe Val sans trop s’y attarder), de Siné, de son pote d’enfance Jean-Jean et du grand Willem sont particulièrement réjouissantes. Courez le voir !
 

mardi 2 juin 2015

Le comité de lecture des éditions Gallimard, ou le miracle de la transsubstantiation quantique


Jésus de Nazareth
Jésus était réputé pour changer l’eau en vin [je donne ma version dans Le Nonos de canard, nouvelle publiée en 1994 dans la revue viticole Drunk]. Pour rendre hommage à cette stupéfiante capacité, et pour Le remercier de Son sacrifice sur la Croix, la religion catholique fit de ce symbole l’une des clefs de voûte de sa liturgie, donnant le nom d’eucharistie au miracle qui consiste à ingérer le « corps du Christ » chaque dimanche à l’office, sans briser le tabou du cannibalisme, après l’avoir préalablement métamorphosé en une galette de pain azyme collant au palais, appelée « hostie ». Lors du concile de Trente, en 1551, l’Église catholique baptisa cette opération (qu’il  ne faut pas confondre avec celle du Saint-Esprit) “transsubstantiation”, ce qui signifie littéralement : “transformation d’une substance en une autre”.
2015 ans plus tard, la prolifération des super-héros dans la littérature et au cinéma, la numérisation, et tout récemment l’imprimante 3D, ont renvoyé le mystère de la transsubstantiation au rayon des vieilleries mystiques. Partout où se trouve un ordinateur (c’est-à-dire quasiment partout) on multiplie, on métamorphose, on transforme, on métabolise, on duplique, on ventile, on disperse la matière.
Le dogme, néanmoins, reste vivace. Il lui arrive même de retrouver de la vigueur en des lieux si éloignés des autels de nos églises que même les voies impénétrables du Seigneur n’y permettent pas l’accès. C’est ainsi que l’on a pu, très récemment, relever une expérience de transsubstantiation dans un endroit peu connu pour être visité par la bigoterie : j’ai nommé le « temple » de l’édition française, les éditions Gallimard.
De quoi s’agit-il ?
Dispose-t-on de preuves ? N’est-ce pas une vile rumeur ? Affabulations ? Que dit la “littérature” à ce sujet ?
Justement, la littérature est muette. Enfin, était. M’étant personnellement trouvé (tout à fait par hasard) au cœur de cette troublante expérience, je me propose de briser le silence, en vous racontant comment les choses se sont passées.
Traces tangibles de l'esprit Bénuchot
Fin janvier 2015, après avoir publié une quinzaine de romans, le plus souvent dans des collections de “genre” (dont trois chez Folio Policier), je me décide à confier le manuscrit de mon (17e) roman L’Esprit Bénuchot au fameux « Comité de lecture », qui est aux éditions Gallimard ce que la Cène est au catholicisme : l’endroit où se prennent, entre la poire et le fromage, des décisions importantes qui, sans changer la face du monde, permettront aux heureux élus d’assouvir leur vanité d’écrivain, sinon d’accéder à la célébrité, voire à la postérité et à l’opulence financière.
Mon intention première était de le soumettre à Milan Kundera, écrivain pour qui j’ai la plus profonde admiration, dont je partage l’aversion pour la dématérialisation du livre, et à qui je suis redevable de cette exergue placée en tête de mon roman : « Le souvenir n’est pas la négation de l’oubli. Le souvenir est une forme de l’oubli. »  Ayant appris que ce dernier ne siégeait plus au comité de lecture, je soumis L’Esprit Bénuchot à un autre membre du Comité de lecture, Jean-Marie Laclavetine, doublant l’envoi à Guy Goffette, sur les conseils d’un écrivain publié dans la mythique collection Blanche.
Les semaines passèrent, apportant leur lot de refus. Un éditeur trouvera mon Esprit Bénuchot « trop atypique » pour ses prudes lecteurs ; un autre arguera, après avoir lu un digest de trente pages, que sa maison “ne publie pas de romans parlant de physique quantique” (sic) ; un autre (l’infâme Dilettante, pour ne pas le nommer) me reprochera des dialogues “pléthoriques et souvent creux” ; un dernier regrettant qu’il ne rentrât pas dans le cadre des ses collections, handicap rédhibitoire. (Comme vous le savez sans doute, les cadres des maisons d’édition sont généralement étroits, fixés de surcroît par des géomètres assermentés, soumis à des normes si sévères qu’elles font passer les ayatollahs bruxelliotes fixant le calibre des topinambours pour d’aimables marchands de tapis. Fin de la parenthèse.)
Jusqu’à ce jour d’avril, où eut lieu (le mot n’est pas trop fort) le miracle de la transsubtantiation !
Serge Haroche
Le matin-même, j’avais serré la main du prix Nobel de physique 2013 Serge Haroche, l’homme qui réalisa l’un des rêves d’Einstein en capturant vivant un photon (et dont j’ai fait la guest-star de mon roman, en compagnie d’un autre physicien, Etienne Klein), lors de sa leçon de clôture de la chaire de physique quantique au Collège de France. Persuadé que cette poignée de main aurait valeur d’adoubement, je rentrai chez moi, empli d’allégresse. Finis, les états superposés ! Enfin, L’esprit bénuchot allait quitter l’état “manuscrit mort ; non publié” pour celui de “manuscrit vivant ; publié”. Un message expédié par les éditions Gallimard faisait le pied de grue sur ma boîte à lettres électronique.
Je cliquai sur l’icône, au comble de l’excitation, et lus ceci :

Monsieur,
Nous vous remercions de nous avoir adressé votre manuscrit L’esprit Bénuchot. Nous en avons fait une lecture très attentive.
Nous avons apprécié votre écriture, sentie, nerveuse, enthousiaste – un enthousiasme qui diffuse et donne à votre texte une tonalité vivante.
D’autre part, quelques personnages pourraient permettre une identification adolescente, à commencer par Léa, jeune femme éprise de liberté, rêvant et créant, pleine de vie. Elle porte, avec Bénuchot, des valeurs fortes auxquelles des ados seraient sensibles : humanisme, solidarité, liberté.
Cependant, malgré ses qualités, nous avons choisi de ne pas retenir votre texte. À notre sentiment, la tonalité de votre projet n’est pas spécifiquement typée « adolescents ». Les considérations de Bénuchot, homme en grande partie insaisissable au trajet biographique complexe et bien avancé, donnent souvent lieu à de longs monologues (ou dialogues) s’apparentant à des leçons de choses : cela, au détriment d’une intrigue ou d’une trame plus définie et porteuse pour un jeune lectorat. D’ailleurs, la « caution » jeunesse qu’incarne Léa se trouve largement assujettie aux agissements, comportements et disparition de Bénuchot, n’étant de ce fait pas assez actrice.
Nous regrettons donc de ne pouvoir donner suite à votre projet, et de devoir vous adresser une réponse négative concernant sa publication.
En vous remerciant de la confiance que vous accordez aux Éditions Gallimard Jeunesse, nous vous prions de croire, Monsieur, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.
Le comité de lecture Gallimard Jeunesse

Monsieur Bénuchot au volant de son taxi
Je relus la note de lecture, soulagé que mes dialogues ne sonnassent plus creux et qu’on accordât enfin du crédit à mon histoire ; stupéfait qu’elle émanât du comité de lecture Gallimard Jeunesse. C’est que, loin d’être un brulôt érotique à lire d’une seule main, L’Esprit Bénuchot n’est pas à mettre entre toutes les mains, et il ne me serait jamais venu à l’idée de l’envoyer à une collection « pour la jeunesse ».
Je fis donc part de mon désarroi à Jean-Marie Laclavetine, que je ne connais que par ses romans, son peu de goût pour le climat germanopratin et ses articles dans Siné Hebdo. Celui-ci me répondit illico : 1°) que mon manuscrit, simultanément soumis à deux lecteurs du comité de lecture, ne pouvait être lu que par un seul lecteur ; 2°) qu’il avait été lu par l’autre lecteur ; 3°) que l’avis négatif de son confrère lui interdisait de le lire ; 4°) que, quoi qu’indigne de figurer dans la mythique collection blanche de la NRF, il avait été jugé suffisamment bien ficelé pour être soumis au département Jeunesse des éditions Gallimard ; 5°) que la réponse n’aurait jamais dû m’être adressée directement ; 6°) qu’il était sincèrement désolé pour le pataquès.
Fort dépité, mais bien obligé d’accepter cette loi d’airain, j’étais à deux doigts de sombrer dans un spleen baudelairien (y échappant de justesse en avalant une lichette de calvados) lorsqu’une voix jaillit dans mon cortex :
Monsieur Gaston
« Tu n’as pas été admis dans la Blanche, mais tu as connu les joies de la transsubtantiation ! Cela n’est pas donné à tous les écrivains de langue française ! Même Jean-Marie-Gustave-Antoine-Albert Le Clézio et Patrick Modiano, tout auréolés qu’ils fussent, n’ont pas connu cet égard ! Estime-toi heureux ! »
La voix grave, un tantinet éraillée, évoquait vaguement Antonin Artaud dans ses exercices microphoniques, et j’avais encore toute ma tête.
« La quoi ? » fis-je, reprenant une rasade de calva.
« La transsubstantiation ! Tu pensais que ta plume était trempée dans les affres de la littérature sénescente, alors qu’elle ruisselle à jamais des bouillonnements de la juvénile jeunesse ! Tu visais les vieux : te voilà chez les jeunes ! De quoi te plains-tu ? »
Mon esprit vacillait. Je bus une troisième rasade. Priai la voix de répéter. Ce qu’elle fit sans barguigner. Un quatrième verre trouva le chemin de mon gosier. Le doute n’était pas permis : c’était lui ! Gaston. C’était Gaston ! Gaston Gallimard ! Il me rendait visite ! Le matin : la main de Serge Haroche – presque 55 ans jour pour jour après que le Général de Gaulle m’eût fait une patouille, dans les bras de ma mère, à La Chapelle-Moche (Orne). L’après-midi : la voix de Gaston Gallimard.
Putain, mes aïeux, quelle claque !
Trèves de plaisanterie.
Depuis que je suis transsubstantiationné, mon petit cœur est fragile, la moindre émotion me bouleverse, et je n’ai pas trop le cœur à rigoler. Et cette mésaventure, si elle peut paraître banale, et assez peu traumatique, au regard des atrocités du monde, me paraît symptomatique de la « légèreté » avec laquelle les éditeurs (l’illustre maison de la rue Sébastien-Bottin[1] ni plus ni moins que les autres) traite les écrivains frappant à leur porte, surtout à notre époque où rôde la « mort numérique »  – quand je disais que je partageais les hantises de Milan Kundera, ce n’était pas pour faire le fanfaron… Refiler les manuscrits non éligibles à la Blanche mais néanmoins « dignes d’être lus » à la collection Jeunesse n’a strictement aucun sens. Quelque chose m’échappe. Suis-je déjà trop vieux ? Trop con ? Trop sensible ? Tout cela à la fois, peut-être… Qui a décidé cela ? D’autres maisons d’édition pratiquent-elles ce “recyclage” absurde, désobligeant pour les auteurs, d’une inélégance navrante ? Les auteurs sont-ils à ce point idiots qu’ils se trompent de cible ?
Milan Kundera
Merde, Gaston ! Je sais bien que tu n’es plus de ce monde, mais tout de même, j’avais envie de te le dire… Les écrivains ne sont pas des chiens. Ils ne tendent pas la patte pour faire l’aumône (certains, peut-être ; pas moi). Les écrivains sont des gens qui mourront, comme tout le monde. Sans doute est-ce d’ailleurs, pour beaucoup, cette obsession de la finitude qui les pousse à se livrer à cette étrange activité qu’est l’écriture, et qui rappelle, comme c’est drôle, l’étrangeté quantique dont fait état Serge Haroche dans ses cours au Collège de France, et qui se trouve être (quelle coïncidence !) l’un des sujets de L’Esprit Bénuchot. Est-ce une raison pour les achever avant l’heure, en leur infligeant cette absurde double peine ? Qu’en dites-vous, mon bon Gaston ? (Évidemment, à l’heure où j’écris ces lignes, la voix de Gaston est retournée aux limbes, je ne puis donc espérer aucune réponse.)
Simone de Beauvoir écrit dans La Force des choses : « C’est un plaisir et un repos de se remplir les yeux avec des mots qui existent déjà, au lieu d'arracher des phrases au vide. » Je crois qu’il est temps pour moi d’aller me remplir les yeux (en tout cas pour une durée probatoire et, je l’espère, provisoire) avec des mots qui existent déjà. Et de mettre L’Esprit Bénuchot au placard-purgatoire en essayant de le chasser de mon cerveau, d’où il aurait peut-être mieux fait de ne jamais chercher à s’échapper.
Tiens, je vais envoyer mon manuscrit, broché, imprimé en Didot corps 12 (à moins que je m’offre un Garamond), avec une belle couverture en quadrichromie, comme si la main d’un éditeur l’avait fait livre, à Milan Kundera.
Peut-être qu’il aimera ?
Ou pas.

[Ajout 15/01/2019. Publié en avril 2016 par un paltoquet qui ne trouva rien de mieux à faire que de le fusiller en faisant payer les balles à l’auteur, le roman renaîtra les 8-9 juin 2019 à l’enseigne des éditions Après la Lune, ressuscitées pour l’occasion, lors du Printemps bénuchotqui se tiendra le long du canal Saint-Martin.]

1. Rebaptisée rue Gaston-Gallimard, oui, je sais… Mais si j’écris « l’illustre maison de la rue Gaston-Gallimard », on me rétorquera à bon droit que Gallimard n’est pas le nom de la rue, mais celui de la maison, et cela risquerait de nous emmener loin, trop loin, dans un débat toujours compliqué sur les fameux « états superposés » qui régissent la physique quantique (obsession de L’Esprit Bénuchot) : « Une maison peut-elle être à la fois une maison et une rue ? » Une rue d’édition ? Gaston Gallimard avait fondé une maison, pas une rue d’édition, et je ne suis pas certain que l’irruption du chat de Schrödinger dans cette affaire adoucirait les angles. Donc (et vous pourrez remonter là-haut dès que vous en aurez terminé avec cette note de bas de page) : rue Sébastien-Bottin me semble plus « convenable » que rue Gaston-Gallimard.