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samedi 22 novembre 2014

J'ai enfin remis "De Gaulle, Van Gogh, ma femme et moi" en mains propres à Antonin Artaud


Avec Michel Houellebecq
Voilà, c'est fait, grâce à Antoine de Kerversau, qui vient de fêter l'entrée de Houellebecq dans sa belle maison Les  Contrebandiers avec l'adaptation BD par Alain Dual de Plateforme, j'ai enfin pu remettre en mains propres à Michel Houellebecq mon roman De Gaulle, Van Gogh, ma femme et moi, dans lequel il fait deux apparitions très remarquées, en compagnie de son mentor Philippe Sollers.
Fichtre, allez-vous dire, Sollers-Houellebecq en guest-stars, quelle mouche l'a piqué! Il était impensable que l'esthète germanopratin, toujours sensible au destin cruel de Vincent, passe à côté de cette saga historique, qui contient quelques révélations sidérantes sur Vincent. Et c'est ainsi que Philippe Sollers devint Philippe Sollex! Mais Houellebecq? Certes, sa ressemblance avec Antonin Artaud, dont le Van Gogh, le suicidé de la société suinte dans le roman, frappe les esprits, mais à l'époque où j'ai écrit De Gaulle…, notre grand génie dépressif national avait encore son teint de jeune fille et ne pouvait donc être pris pour celui qu'il n'est pas. Il n'y avait par conséquent aucune raison objective de le faire figurer dans ce roman, aux côtés de mon héros gaulliste Bernard Lemaresquier.  Enfin, si ! Il y en avait une : enfouie dans mon subconscient depuis deux décennies, mes retrouvailles avec MH m'incitent à vous la narrer par le menu (comme on disait autrefois).
Une rencontre étrange et fulgurante
Avec Michel Chevron
Octobre 1993. Cocktail des 24 heures du livre du Mans, abbaye de l'Épau. Je bois une coupe de champagne avec mon ami Michel Chevron, dont je venais de publier le magnifique Fille de sang aux éditions Canaille. Ce qui lui avait valu d'être sélectionné au festival du 1er roman de Chambéry, et d'y faire la connaissance d'un certain Michel Houellebecq, sélectionné pour Extension du domaine de la lutteChevron m'avait prévenu. "Tu verras, c'est un type étrange. Je crois que c'est un grand dépressif qui se donne des airs de misanthrope. À moins que ce ne soit un misanthrope qui se donne des airs de dépressif. Je vais te le présenter…" À peine avait-il prononcé ces mots qu'apparaît Houellebecq, l'air absent, s'emmerdant visiblement comme un rat mort. Chevron, chaleureux, fait les présentations. "Houellebecq, je te présente mon éditeur chéri. Mon Maurice Nadaud à moi…" Faisant passer ma coupe de champ' de ma main droite à la gauche pour ne pas risquer un accident, je tends prestement la louche à Houellebecq, qui 1°) la regarde, 2°) me regarde (atterré, comme s'il venait de découvrir qu'elle était maculée de bouse de vache) 3°) regarde sa main et… 4°) tourne les talons sans plus de cérémonie! Je regarde Chevron, pétrifié, lequel me lance: "Je t'avais prévenu qu'il était spécial!" La suite de la soirée s'est perdue dans les brumes de ma mémoire (je crois me souvenir que nous bûmes copieusement, Michel et moi). Depuis, à chaque fois que l'on me demande ce que je pense de Houellebecq, je ne peux que m'empresser de répondre : "C'est le seul être humain qui ait refusé de me serrer la main, je ne peux donc donner mon avis sans être suspecté de subjectivité."
Les années passeront, emportant Houellebecq et tout le raffût médiatique qui l'accompagnent loin de mes préoccupations, avec, parfois, quelques rechutes.
C'est ainsi qu'en 2000, ayant malencontreusement publié un roman chez l'éditeur de Houellebecq, je pousserai la parano (j'exagère à peine, tant fut douloureuse et incompréhensible cette attitude d'éditeur) jusqu'à voir la main de Houellebecq dans le refus obstiné de Flammarion de défendre mon roman, C'est à cause des poules (y compris lorsqu'il obtiendra le prestigieux (!) Prix de la Mayenne 2000), roman qui sera pilonné sans que j'en sois averti, comme le veut la loi.
Voilà. Vous savez maintenant pourquoi Houellebecq est devenu un personnage de De Gaulle, Van Gogh, ma femme et moi. Ce fut plus que fort que moi ! Personne ne l'avait fait avant, me semble-t-il. (Guillaume Nicloux l'a fait depuis pour le cinéma.)
Pour vous permettre de juger sur pièces, je vous propose de lire l'un des passages où Bernard Lemaresquier, mon héros gaulliste à moi, rencontre Sollex et Welbeck (en compagnie de Holly Cathy la partouzeuse) à la Closerie des Lilas. Pour ce faire, rendez-vous ICI (appuyez très fort sur la touche, Vincent est un peu dur d'oreille).
J'en sais qui se posent la question : "Alors, cette paluche, il te l'a serrée, cette fois-ci?" La réponse est OUI. Et il a été très gentil quand je lui ai remis le bouquin dans lequel il apparaît… Ce qui veut dire que Michel Houellebecq est un être humain, et non pas Dieu, comme il le fut prétendu cette soirée-là. Finissant ce billet, pourtant, un doute m'assaille… Et si l'homme à qui tu as serré la main (et avec qui tu as bu quelques coups et bien ri) au cocktail des Contrebandiers n'était autre qu'ANTONIN ARTAUD ?!?  Artaud revenu d'entre les morts, pour en finir avec le jugement de Dieu ! Ça fait réfléchir, non?
Critiques de De Gaulle, Van Gogh, ma femme et moi sur le blog Flandres-Hollande et sur le site Polar noir. Les éditions Après la Lune ont mis la clef sous la porte, on peut néanmoins commander le livre sur de nombreux sites de libraires.

vendredi 14 novembre 2014

Alexandre Grothendieck est mort, Jules Bénuchot perd un ami

Grothendieck en 1988
Cela fera moins de bruit que l'extraordinaire épopée de la sonde Rosetta, mais si vous prêtez l'oreille, vous en entendrez parler. Le mathématicien Alexandre Grothendieck vient de mourir à l'âge de 86 ans. Ce génie se fit connaître pour ses travaux sur la géométrie algébrique et la découverte de la cohomologie étale. La quoi? La cohomologie étale. Mais si, vous savez, ce truc qui servit de fondement pour faire passer les conjectures de Weil au stade de théorème! Son travail permit aussi à Gerd Faltings de démontrer la conjecture de Mordell, connue depuis sous le nom de théorème de Faltgins.
Bon. Maintenant que vous avez un peu mieux cerné les travaux du personnage, passons à sa vie…
Grothendieck avec le physicien Fernand Wouters
Contrairement à d'autres mathématiciens de génie (je pense à l'excellent, excentrique et ultramédiatisé Cédric Villani), Grothendieck n'avait de cesse de se faire oublier. Depuis plus de vingt ans, il vivait en ermite dans un village en Ariège dont le nom resta secret jusqu'à sa mort… Pourquoi, direz-vous, parler d'un mathématicien sur un blog, certes lunatique et aléatoire, mais avant tout inspiré par les choses de la littérature? 
La première raison tient à sa vie hallucinante, profondément romanesque, dont on peut lire un très intelligent résumé sur le site de son ancien collègue et ami Pierre Cartier ICI. Apatride, antimilitariste (il accepta d'être naturalisé français quand il eut la certitude qu'on ne l'emmerderait pas avec le service militaire!), écologiste précurseur (José Bové va jusqu'à dire que les zadistes de Sivens sont les "enfants de Grothendieck"), anarchiste (il fut poursuivi pour avoir hébergé un moine japonais sans-papiers!), Grothendieck refusa la médaille Fields (vendue aux enchères pour aider les combattants du Viet-Minh contre l'oppresseur US!), exigea que ses milliers de pages de notes conservées à l'université de Montpellier ne soient pas rendues publiques. Il se retira du monde des sciences après Mai 68, ne supportant pas qu'on l'accuse d'être un mandarin. Une vie hors du commun, dont on peut avoir une idée sur ce récit autobiographique publié sous le titre Récoltes et semailles, disponible ICI, et dans le documentaire qui lui fut consacré, Sur les traces d'un génie. Destin incroyable, donc, un peu à l'image de celui du physicien Ettore Majorana, à qui Étienne Klein consacra un très beau livre (que j'ai chroniqué ICI), ou de Grégory Perelman, ce mathématicien russe qui résolut la conjecture de Poincaré, refusa également la médaille Fields et vit isolé avec sa mère à Saint-Petersbourg.
La seconde raison pour laquelle la vie (et donc la disparition) de Grothendieck m'intéresse tient au fait que je travaille depuis quelques années sur un roman, L'Esprit Bénuchot, à paraître en avril 2016 chez Lemieux Éditeur, dans lequel il est question, entre autres choses, de physique quantique. On y rencontre des personnages fictifs, tel Jules Bénuchot, héros un peu fou qui note tout ce qu'il voit sur des carnets depuis 60 ans et se laisse engloutir par cet excès foisonnant de vies, mais aussi des personnages réels, tels que Serge Haroche, Étienne Klein, (mes deux guest-stars de luxe), ainsi que quelques disparus célèbres (ou moins célèbres) tels que Fernand Wouters, Ettore Majorana et Alexander Grothendieck. Par un curieux hasard (mais le hasard existe-t-il?), ce dernier meurt au moment précis où je me posais la question ; "Où vais-je bien pouvoir envoyer la missive l'informant qu'il apparaît fugitivement dans mon roman?" (puisque son adresse est tenue secrète).
La question ne se pose plus. RIP, Alexandre Grothendieck. J'irai déposer mon roman sur votre tombe.

jeudi 6 novembre 2014

Rémi Fraisse, 21 ans, tué par la police et la raison d'État, interdit d'hommage national

Tag à Marseille, rue Crudère
Pas de minute de silence  pour Rémi Fraisse, tué par la police et la raison d'État lors de la manifestation contre le barrage de Sivens. Ainsi en a décidé Claude Bartalone, président de l'Assemblée nationale, à qui la députée écologiste Cécile Duflot en faisait la demande légitime, au motif que Rémi Fraisse n'était ni un otage, ni un soldat mort au champ d'honneur.
Lors de la minute de silence observée au Palais Bourbon par les écologistes, aucun député socialiste (et encore moins UMP) n'a manifesté sa sympathie pour Rémi Fraisse et sa famille. Ces gens se foutent des enfants de la République comme de leur première chemise. Seuls comptent leurs petits intérêts, leur carrière, leurs passe-droits, leur réélection.


jeudi 23 octobre 2014

J'ai suivi le procès Henri Guaino pour "L'Humanité"

J'ai suivi pour L'Humanité le procès de Henri Guainoqui s'est tenu le 22 octobre 2014. Le député UMP était poursuivi par le juge Jean-Michel Gentil pour outrage et discrédit porté sur une décision de justice. Pour mon baptême journalistique, j'ai obtenu un scoop : Henri Guaino m'a confié, lors d'une interruption d'audience : "Il faut supprimer le délit d'outrage !"(C'est ce que disent, en général, toutes les personnes poursuivies pour ce délit inique et absurde, mais tout de même…) L'ex-conseiller spécial de Sarkozy a quitté le Palais de justice avec ma Lettre au Garde des Sceaux pour une dépénalisation du délit d'outrage (co-écrit avec Romain Dunandsous le bras, on verra bien!
Ma chronique judiciaire sur le site de L'HUMANITÉ

mardi 16 septembre 2014

Le moment et la manière, un film de Anne Kunvari sur la fin de vie de Anne Matalon. En salles le 22 octobre.


Il y a deux ans, Anne Matalon, dont j’eus le bonheur de publier deux romans aux éditions Baleine, nous quittait, après avoir lutté pendant quatorze ans contre le cancer. La documentariste Anne Kunvari l’a filmée durant les trois derniers mois de sa vie. Malgré le refus des chaînes de télévision publiques de coproduire le film, Le moment et la manière, produit par Viviane Aquili et Iskra productions, sort en salles le 22 octobre 2014. Anne souhaitait choisir le moment et la manière de mourir : cela ne lui fut pas possible. Le film sera préalablement présenté aux parlementaires lors d’une projection au Sénat, en présence de Didier Sicard, auteur du rapport sur les modalités d’assistance aux personnes en fin de vie, et Jean Leonetti, dont la loi du 22 avril 2005 relatifs aux droits des malades et à la fin de vie porte le nom. Plus de détails sur le site du film.
Vous pouvez participer à son financement en souscrivant sur le site touscoprod.com

Critique du film sur le site OURS ROUGE et sur le site du cinéma UTOPIA de St-Ouen-l'Aumône (débat le 23 octobre en présence de Anne Kunvari).

vendredi 5 septembre 2014

La "causerie à thème aléatoire" : un nouveau concept littéraire, ludique et révolutionnaire

Invité par Nyota Mollin à animer un débat au festival Tribus Polar de Fouras les 6/7 septembre, j’ai sélectionné quatre thèmes qui n’ont, à ma connaissance, jamais été évoqués dans les festivals, en tout cas dans ceux que je fréquente depuis 1992. Plutôt que de choisir arbitrairement l’un des quatre sujets, j’ai décidé, pour pimenter l'affaire, de procéder au choix du sujet par tirage au sort, en créant un nouveau concept : la causerie à thème aléatoire. Ni les invités (Sylvie Cohen, Michel Chevron, Nicolas Jaillet), ni le "causeur" ne sauront de quoi ils parleront avant le début de la causerie. Voici les 4 thèmes choisis.
1. L’ART ET LE GÉNIE DU CRIME.
Cet intitulé pourra paraître déplacé en ces temps de barbarie (Syrie, Djihadistan, Gaza, Nigéria), mais il s’agit de second degré et nous sommes bien dans la fiction. Ce thème m’a été inspiré par mon maître, le génial Pierre Siniac, décédé en 2002, qui écuma avec brio la thématique, notamment dans une de ses plus brillantes nouvelles, Situation : critique (dans Folies d’infâmes), dans laquelle des assassins imaginatifs convient des critiques patentés à assister à leurs crimes, avant d’être notés comme au patinage artistique. Pas question donc, de faire l’apologie des docteurs Petiot, Landru, Garreta et autres Cahuzac, mais tout simplement de poser certaines questions élémentaires, curieusement ignorées des festivals. « Le criminel, artiste ou artisan ? La fascination pour les tueurs en série est-elle le fruit d’une frustration artistique morbide ? Génie criminel, gêne criminel, comment s’y retrouver ? Les auteurs de polar tuent-ils dans la fiction pour éviter le passage à l’acte dans la vraie vie ? "Je tue, donc je crée" : un cogito au-delà des tabous ? »
Pierre Siniac
2. POUR EN FINIR AVEC LA LITTÉRATURE POLICIÈRE.
Il ne s’agit pas de brûler le roman policier mais de s’interroger sur la juxtaposition malheureuse de deux mots aussi antinomiques que le substantif littérature et l’adjectif policière. Dans la réalité comme dans la fiction, pour faire un bon fait divers, et donc une bonne intrigue, il faut 1°) une victime ; 2°) un coupable ; 3°) un enquêteur. Parce que l’appellation « roman policier » colle bien à l’idée de procédure policière, le vocable policier l’a emporté sur les autres, par commodité. Ce qui paraît vraiment aberrant, d’un point de vue éthique, et j’ose le dire, esthétique, c’est de laisser entendre que la littérature puisse être policière, alors qu’elle représente par essence la liberté. Aucune littérature, à part peut-être un procès-verbal d’interrogatoire ou une lettre de délation, ne peut être considérée comme policière. Ce n’est tout simplement pas possible car cela voudrait dire que les auteurs de polar se trouvent forcément du côté de l’ordre, c’est-à-dire du pouvoir, car dans nos sociétés, la police ne sert pas seulement, hélas, à confondre les assassins et à défendre la veuve et l’orphelin, comme on nous le fait croire aimablement à longueur de séries télévisées. Elle sert aussi, accessoirement, à crever les yeux de manifestants pacifiques, comme on l’a vu récemment à Nantes lors de la dernière manifestation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes…
À ceux qui penseraient que ce thème est une vieille rengaine anarchiste, je rappelle que chez nos voisins, le polar s’appelle giallo (jaune) en Italie, negra (noir) en Espagne, detective novel en Angleterre, krimi (crime) en Allemagne, kriminalov (littérature criminelle) dans les pays de l’Est, roman de gendarmerie chez nos amis belges, qui, eux, n’ont pas oublié que les gendarmes sont de tout aussi bons enquêteurs que les policiers.
3. POLAR ET PHYSIQUE QUANTIQUE.
Qu’a donc à voir la physique quantique avec le polar ? direz-vous. Deux réponses possibles : TOUT. RIEN. (Ne faisons pas les choses à moitié.) Et deux réponses valables. Car s’il est vrai que la physique quantique, qui s’intéresse à l’infiniment petit, n’a rien à voir avec l'univers macroscopique romanesque, il est tout aussi vrai que c’est grâce à un principe quantique, appelé « brisure de symétrie », que l’Univers a pu se développer au moment du Big Bang, grâce à l’interaction du fameux boson de Higgs, et s’il n’y avait pas eu cette fichue brisure de symétrie qui a permis à la matière de prendre l’ascendant sur l’antimatière, l’Univers n’aura pas connu la fantastique expansion qui fut la sienne, et cette causerie autour du polar, comme tout le reste, n’aurait pas lieu. Plus sérieusement… Il y a une seconde raison à répondre OUI. Certains principes quantiques sont utilisés dans les polars, et dans toute littérature qui procède d’une dynamique du récit, à commencer par les fameux états superposés, qui veulent qu’une particule peut très bien se trouver à deux endroits en même temps, ou cet autre principe qui veut qu’une particule peut très bien, pour aller d’un point à un autre, utiliser tous les chemins possibles, ou encore le fameux principe d’incertitude (Heisenberg), qui énonce qu’il est impossible de connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule. Beaucoup de ces principes sont utilisés par les auteurs dans la construction de leur intrigue. Dans les polars, l’ubiquité est reine, le soupçon est partout, la statistique et la paranoïa prospèrent, et il y a toujours un particulier qui se la joue particule essayant d’échapper à la vigilance des gardiens de l’ordre moral et aux lois de l’entropie. Et qu’est-ce qu’un roman, sinon une grande équation, avec des inconnues, des intégrales, et, parfois même, des conjectures ! Donc, pour conclure, le polar et la physique quantique, c’est exactement la même chose : un sacré foutoir !!!
4. LES ATTRIBUTS DU POLAR.
Ce thème, très équivoque, se décline en trois parties. Un. « Pour vous, quels sont les attributs du polar ? » (Le polar, c’est quoi ? Quel est sa fonction morale (s’il en a une) ? Qu’est-ce qu’il le différencie de « l’autre littérature » ?)
Deux. « Quel tribut (au sens de contribution) avez-vous personnellement apporté au polar ? Est-ce que, pour vous, écrire un polar était une évidence, une nécessité, ou êtes-vous arrivé un peu par hasard dans le « mauvais genre » ? »
Trois. « De quelle tribu polar vous sentez-vous proche ? Quelles sont vos influences ? Vos connivences ? »

jeudi 12 juin 2014

"Le Diable dans le rétroviseur" : mon premier "roman-jeunesse" (éditions Oskar)

Depuis une quinzaine d’années, j'ai écrit quelques "romans-jeunessse", tous refusés par la vingtaine d’éditeurs à qui je les ai soumis, avec parfois des arguments si surprenants, si haut perchés dans la subtilité rhétorique, qu’il m’est arrivé de me poser cette question : "Qu’est-ce que ces gens dont le métier est de donner à lire aux générations futures comprennent aux désirs – et aux plaisirs – de lecture des enfants? Ont-ils eux-mêmes été des enfants?" La palme du sadisme diplomatique revenant à Geneviève Brisac de l’École des loisirs, dont l’envolée stupéfiante me fit dresser les cheveux sur la tête ! Je ne résiste pas au plaisir de partager ce monument d’anthologie, daté d’août 2004.
"Votre texte, moments partagés d’existences véritablement portés par les mouvements amples de votre écriture, sa précision d’approche et sa sensibilité d’approche, illustrés dans des passages vrais, au plus près des émotions et des pensées de vos personnages. C’est à la fois direct, brut et changeant, ouvert, la vie saisie. Il ne nous a pas semblé cependant que ces qualités d’écriture suivaient une structure narrative et une intrigue en correspondance, parfois trop évasives, incertaines, ou peu convaincantes, privant ainsi votre style singulier de la richesse d’une matière exigeante et cohérente. Nous n’avons pas été totalement convaincus par ce texte mais nous serions heureux cependant de pouvoir lire vos prochains manuscrits."


Dessin : Florent Silloray (Rétroviseur, décembre 2001)
Fort de ces enseignements, et occupé à d’autres tâches, je décidai de priver les éditeurs-jeunesse de mes écrits insuffisamment achalandés en matière exigeante et cohérente. Jusqu’à ce que l’ami Hervé Mestron, ayant lu et aimé l’une de mes productions, me conseillât de l’envoyer à l’un de ses éditeurs, en l’occurence une éditrice, Françoise Hessel. Et alors, là ! Bingo! Alleluyah ! Le roman a été accepté! Il paraîtra en août 2016 aux éditions Oskar. Ça s’appelle Le Diable dans le rétroviseur et c'est magnifiquement illustré par Cléo Germain.
Une version courte avait paru dans la revue Rétroviseur en décembre 2001.

Youcef Dris, plagié par Yasmina Khadra : "Tout ce que Khadra m’a fait ne m’a rendu que plus fort."

Youcef Dris, dont le roman Les amants de Padovani (éditions Dalimen) a été pillé par Yasmina Khadra dans Ce que le jour doit à la nuit, m’écrit :
"Tout ce que Khadra m’a fait en reprenant un de mes romans quasi-intégralement ne m'a rendu que plus fort. Les marques de sympathie reçues des lecteurs m’ont encouragé à continuer d'écrire, et mes ouvrages sont présents dans toutes les librairies d'Algérie et d'ailleurs. Je ne m’étonne pas de sa réaction à votre encontre. Quand cet individu est acculé, il rue, vocifère et menace. C’est le lot des imbus."
La dignité de ces propos contraste avec la hargne de YK, dont les menaces de procès à mon égard sont restées à l’état de menace. Tous les détails sur ce plagiat sur le blog de Karim Sarroub.

jeudi 8 mai 2014

Yasmina Khadra viré du Centre culturel algérien de Paris

Nommé par Bouteflika à la tête du Centre culturel algérien en novembre 2007, Yasmina Khadra vient d’en être écarté. Selon El Watan, il pourait être remplacé par Zehira Yahi, patronne du Festival de cinéma d’Alger et proche du pouvoir. Mais le nom de l’ex-ministre de la Culture algérienne (et bête noire de YK, qui l’accusa de comploter contre lui) Khalida Toumi, est également cité.

lundi 28 avril 2014

Yasmina Khadra gonfle les pectoraux, brandit la menace d’un procès et se dégonfle

De retour de quelques jours au vert, loin d’Internet et des tracas de la vie moderne, je trouve, suite à mon article du 18 avril, un courriel de Yasmina Khadra, d’une si grande élégance que j’en livre, avec l’assentiment de son auteur, la teneur :
"Puisque tu veux te faire passer pour une victime, toi l'escroc, puisque voler pour toi est emprunter sans demander la permission, puisque ça ne t'a pas suffi d’abuser de ma confiance et de mon amitié, je vais porter plainte contre toi et la justice dira qui est l'ingrat. Si tu penses qu'il suffit de s’attaquer à moi pour te donner une visibilité et peut-être joindre les deux bouts [sic], je t'autorise à diffuser ce mail, toi qui aimes tant t'exhiber en victime expiatoire après avoir trahi, menti, truandé tous les auteurs* qui se sont fiés à toi. J'ai connu des escrocs, mais avec un culot comme le tien, jamais. Rendez-vous bientôt devant le tribunal."
 * De 1992 à 2013, j'ai publié plus de 130 auteurs, aux éditions Canaille, Baleine et Après la Lune. Est-il besoin de préciser qu’à l’exception de l’une d’entre eux, qui me poursuivit en justice et fut déboutée de ses exorbitantes demandes de dommages et intérêts, aucun ne m’a jamais accusé de l’avoir truandé.
Six mois plus tard, les menaces de YK sont restées à l'état "pectoral". Yasmina-Hulk-Khadra s'est dégonflé. (MAJ du 14/10/14)
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vendredi 18 avril 2014

Comment je me suis fait entuber par Yasmina Khadra (pour solde de tout compte)


par Jean-Jacques Reboux, ex-directeur des éditions Après la Lune,
premier éditeur en France de Yasmina Khadra
Se faire entuber n’est pas chose agréable. Le reconnaître moins encore. C’est avouer qu’on a pêché par excès de confiance, par naïveté, voire par bêtise. À présent que j’ai mis fin à mes activités de petit éditeur indépendant, j’ai décidé, non sans quelque hésitation, de narrer ma collaboration douloureuse avec l’écrivain mondialement reconnu, célébré, traduit dans 43 langues, Yasmina Khadra, dont je fus, que cela lui plaise ou non (et cela lui déplaît profondément), le premier éditeur en France, et qui devint, douze ans plus tard, mon associé dans une entreprise qui connut ses heures de gloire et vient de fermer ses portes, après 7 ans d’exercice et 69 titres publiés : les éditions Après la Lune.
Youcef Dris
Entuber. Formule triviale, que j’emploie à dessein tant elle est en adéquation avec la rhétorique caporaliste du commandant Khadra lorsqu’il se met en colère, ce qui est fréquent, pour des raisons pas toujours dignes des nobles causes qu’il prétend défendre. Yasmina Khadra, c’est un peu la Mamie Nova de la littérature, on ne lui dit pas merci, on ne l’aime jamais assez, on l’accuse de tous les maux. Mais il ne se laisse pas faire. Dès qu’il y a un pet de travers, c’est plus fort que lui, il s’énerve, souffre et endosse l’habit du martyr. Critiques, éditeurs, journalistes, chroniqueurs, tous sont suspects et en prennent pour leur grade. Leur faute ? Refuser de reconnaître à sa juste valeur son génie, qui est immensissime, comme l’ignorent encore quelques indécrottables béotiens au mauvais goût navrant, complices (il n’y a pas de hasard) de l’abominable complot littéraire dont il est victime de la part des organisateurs des prix littéraires, à tel point que, se prenant à rêver d’un destin à la Émile Ajar, il décida de confondre les larrons en publiant en 2004 chez Fayard un faux premier roman, Frenchie, sous le pseudo Benjamin Cros. Mais n’est pas Romain Gary qui veut, et le feu d’artifice agonisa dans le ciel germanopratin tel un pétard mouillé. Ne parlons même pas ici des accusations de plagiat dont il est l’objet (Tahar Ouettar et Youcef Dris, dont Les amants de Padovani auraient été allègrement pillés dans Ce que le jour doit à la nuit), ou des affreux ragots colportés contre lui par la terrible ministre de la Culture algérienne.
Yasmina Khadra, personne ne l’aime, mais il est le seul à le savoir
Il lui faut par conséquent le crier sur les toits, en se gardant d’y mettre les formes. Il a beau avoir quitté l’armée algérienne, lorsqu’il s’agit de prendre l’ascendant sur le militaire Mohamed Moulessehoul qu’il est resté, l’écrivain Yasmina Khadra est à la peine. Il lui manque pour cela un petit quelque chose, qui pourrait s’appeler humilité, modestie voire, tout simplement, humanité. Comme souvent les mégalomanes, les paranoïaques, les pervers narcissiques, les persécutés, notre grand incompris souffre d’un mal pernicieux, encore méconnu (la psychologie a encore de beaux jours devant elle) : le « syndrome de Hulk », du nom de ce super-Zorro hypersensible que les injustices font exploser de verdeur. Mais revenons quelques années en arrière. Seize ans exactement. À l’époque où je fus amené à entendre sa voix. Une époque où personne en France ne connaissait son existence. Encore moins sa véritable identité.
La voix de Yasmina Khadra
La première fois que j’entendis la voix de Yasmina Khadra, c’était au téléphone, et la voix était celle de sa femme. C’était en 1997, je travaillais alors aux éditions Baleine, dont le succès insolent de la collection Le Poulpe avait permis de racheter Canaille, la maisonnette d’édition que j’avais bâtie de mes propres mains en 1992. La dernière fois que je l’ai entendue, c’était sur mon répondeur téléphonique, en juin 2013. Le ton avait résolument changé. La voix douce était fielleuse, la menace tangible : « Si tu ne me rends pas les droits de La rose de Blida, je vais être obligé de te faire un procès. » J’avais collectionné les procès depuis 2006 (un 1er contre un flic pour outrage, un 2e contre l’Opus Dei pour diffamation, un 3e contre une ex-flic devenue romancière), et bien qu'averti de la forfanterie belliqueuse du monsieur (je ne suis pas le seul de ses éditeurs qu’il ait menacé de procès), qui m’avait auparavant traité d’escroc, je lui rendis les droits qu’il me réclamait, portant sur la cession en poche de La rose de Blida (et autres nouvelles). Ce qui me mit en fâcheuse posture avec l’éditeur, Univers Poche, qui m’avait versé une confortable avance, dont je n’avais reversé à l’auteur, pour cause de trésorerie défaillante, qu’un tiers de la part qui lui revenait. Entre ces deux moments, treize ans ont passé. Le cadet en culottes courtes de Blida est devenu un écrivain célébré dans le monde entier. Flash-back.
Morituri, histoire d’un manuscrit explosif

1997, donc. Lors d’un cocktail des éditions Baleine, une journaliste du Figaroscope, excellente connaisseuse de l’Algérie, me tend un manuscrit au titre prometteur, Morituri« Lis ça, c’est génial. Ça dit tout sur l’Algérie actuelle ! Gallimard devait le publier mais ils ont la trouille des GIA, ces cons ! » L’attentat de Saint-Michel, attribué au GIA algérien, était tout frais, et si les grands éditeurs ont les moyens financiers de leurs ambitions, il arrive que le courage leur fasse défaut. Intrigué, je dévore le roman dans la nuit. Bluffé, j’en parle à Antoine de Kerversau, patron des éditions Baleine, qui me donne le feu vert. Le calendrier de la collection que je dirigeais [Canaille/Revolver] étant complet pour de longs mois, nous décidons de le publier très vite dans une autre collection.
À l’époque, Internet n’existait pas, la seule façon de communiquer avec Amal B. (le nom figurant sur le manuscrit) était le téléphone et le fax. Je disposais d’un numéro à Oran, avec créneau horaire limité : le mardi en début d’après-midi. La voix de celle qui ne se faisait pas encore appeler Yasmina Khadra était peu assurée. On la sentait confrontée à une situation qui la dépassait, dans un pays miné par la tragédie et la paranoïa. Et pour cause, c’était l’épouse de l’écrivain, que j’aurai au téléphone cinq ou six fois en deux mois. Cela, nous ne le sûmes que plus tard. Toujours est-il que Morituri parut, très vite suivi de Double blanc et L’Automne des chimères. Relayées par une couverture médiatique de choc, les aventures du commissaire Llob captivèrent des dizaines de milliers de lecteurs, les droits poche rachetés par Folio, tandis que le rideau se levait peu à peu sur l’identité de l’auteure, qui avait pris comme pseudonyme les 2e et 3e prénoms de sa femme, Yamina Khadra, que je pris, pour la petite histoire, la liberté de transformer en Yasmina, pour des raisons de sonorité.
Les années passèrent. Licencié des éditions Baleine en 1998 pour cause d’explosion en plein vol du Poulpe, je plaçai en 2000 un 4e roman de Khadra chez Flammarion (Le dingue au bistouri). Mes contacts avec l’auteur, qui avait regagné la France en passant par le Mexique et était désormais publié chez Julliard, s’espacèrent. Jusqu’à ce que nous nous retrouvions au salon du livre de Paris. Puis au salon du polar de Montigny-les-Cormeilles 2005, où La part du mort venait d’être primé. Je lui parlai de mon projet fou de monter une maison d’édition et lui demandai un texte. Il accepta chaleureusement, heureux de donner un coup de pouce à son premier éditeur en France. La Rose de Blida paraîtra en mars 2006 dans la merveilleuse collection La Maîtresse en maillot de bain, qui s’intéressait aux « petits arrangements avec l’enfance » et n’eut hélas pas le succès qu’elle méritait, en raison notamment de son petit format et de son manque de visibilité en librairie. Deux ans passèrent.
Juin 2007. Les éditions Après la Lune, criblées de dettes, essoufflées, malgré quelques jolis succès, sont sur le point de fermer boutique lorsqu’un coup de tonnerre surgit. L’Opus Dei, s’estimant diffamée par le roman Camino 999 de Catherine Fradier, envoie les huissiers. Branle-bas de combat. Souscription pour payer l’avocat. Soutien décisif du cabinet de lecture de Rue 89. Passé l’état de choc, nous nous défendîmes. Grâce à la publicité engrangée par ce procès très médiatisé, qui s’étalera sur plus d’un an et demi [l’Opus Dei perdra en appel en janvier 2009] et à l’obtention sur la lancée du prix Polar SNCF, les dettes furent remboursées en trois mois. Les affaires reprirent. Hélas trop timidement pour permettre aux éditions de rebondir, encore moins de payer leur unique salarié (ma pomme) qui se faisait exploiter par le gérant (ma pomme) en travaillant bénévolement depuis plusieurs années. C’est alors qu’eut lieu un second coup de théâtre.
YK, le retour
Printemps 2010. Après moult procrastination, j’appelle Yasmina Khadra, dont je gardais au fond de mon portefeuille le courriel plein de prévenance qu’il m’avait envoyé un jour où, terrassé par le burning-out, je lui disais ma lassitude de faire vivre un maison d’édition dans des conditions aussi précaires. Il me reçut dans son bureau, au 7e étage du Centre culturel algérien, dont il avait été nommé directeur par le président Bouteflika, qui ne se déplaçait pas encore en fauteuil roulant. L’homme n’avait pas changé. Il avait toujours au fond des yeux cette fronde pétillante et malicieuse qui m’avait séduit lors de nos premières rencontres. Il était content de me revoir. Moi aussi. Dans le feu de la conversation, il me proposa – ô miracle ! – d’investir de l’argent dans les éditions Après la Lune, afin de leur donner un nouveau souffle. « Tu auras un bureau, une attachée de presse, un salaire, je te donnerai un roman inédit… » YK racheta les parts de la moitié de mes 26 associés, entra dans le capital à hauteur de 29 %, promit de donner un peu d’air à la SARL en lui prêtant quelques milliers d’euros puis me fit part de son vieux rêve : créer une collection de littérature qui donnerait leur chance à des écrivains algériens connus au pays mais inconnus en France. « Je l’appellerai Bel Horizon ! [nom touristique donné à sa bonne ville d’Oran] Nous irons en faire la promotion au salon du livre d’Alger ! Tu viendras avec moi ! Le ministère de la Culture algérien nous achètera plusieurs centaines de livres pour les bibliothèques. » [Entretemps, l’homme s’est fâché tout cru avec la ministre, et ça ne s’est pas arrangé.] Depuis toujours passionné par l’Algérie, sa littérature, son histoire (la guerre d’Algérie est au cœur de mon roman Le massacre des innocents), je me faisais une joie de fouler le sol de ce pays. Faut-il préciser que je n’y ai jamais mis les pieds, pas plus que je n’ai vu la couleur ni de l’argent, ni du roman inédit promis. Pas plus que la concrétisation des autres projets alléchants qu’il m’avait fait miroiter (rachat par un grand éditeur, puis par un richissime homme d’affaires algérien).
La bonne foi m’oblige à préciser qu’il se trouva à l’époque quelques amis pour me dissuader de pareille association. « Ne va pas te mettre dans les pattes de Khadra ! L’anar et le militaire, vous n’êtes pas faits pour vous entendre ! » Jusqu’à cette insulte au vitriol envoyée via Facebook par la journaliste qui m’avait confié le manuscrit de Morituri, m’accusant de collusion avec le « collabo-traître à la solde de Bouteflika ». D’un naturel têtu, peu méfiant, et surtout alléché par la belle aventure qui se profilait et allait me permettre d’effectuer dans des conditions décentes ce travail d’éditeur qui me passionnait, en me versant de nouveau un salaire (ce dont le sieur Khadra, je le compris un peu tard, se contrefichait allègrement), je décidai de foncer. J’étais d’autant plus confiant que « l’ami » Khadra m’abreuvait avec une belle constance de ses jérémiades sur son éditeur Julliard, accusé de ne pas être à la hauteur de l’immense écrivain qu’il était. Il ne faisait pour moi aucun doute que mon nouvel associé s’inspirait de l’initiative de l’écrivain suédois Henning Mankel, lequel, profitant de sa célébrité, créa sa propre maison d’édition, Leopart förlag, et déclarait à L’Express : « J'avais le même éditeur depuis trente ans et je ne voulais plus que tout cet argent continue à passer uniquement dans les poches des riches. Il faut que les revenus des livres soient investis dans de nouveaux livres. » De toute évidence, mon associé allait mettre le paquet pour, primo, renflouer la maison, secundo, lui permettre de prospérer, tierco, en tirer de subtantiels bénéfices, quarto, donner leur chance à des inconnus. Il me faudra quelque temps pour comprendre qu’entre les paroles et les actes il y avait un fossé : celui de l’argent.

Un homme profondément désintéressé par l’argent
L’argent, on le sait, est, avec la soif éperdue de reconnaissance, l’une des plus lancinantes fixations de Yasmina Khadra. Pas un débat, une interview où la chose ne revienne en force, alors que personne à ma connaissance ne lui a jamais reproché de gagner confortablement sa vie grâce à ses livres. C’est ainsi qu’annonçant en novembre 2013 sa candidature aux élections présidentielles algériennes de 2014, avant même d’évoquer son programme (son non-programme, diront les mauvais esprits), il clamait : « Je ne m’intéresse pas à l’argent. » Je peux, quant à moi, témoigner que cet homme-là ne s’intéresse pas, mais alors pas du tout, à l’argent. Tenez… Même quand il place quelques milliers d’euros dans une affaire, il pousse le désintéressement jusqu’à faire tout ce qui est en son pouvoir pour que les affaires ne soient pas florissantes. J’en connais qui, taraudés par l’appât du gain – tel Henning Mankel, dont la maison d’édition, qui publie, tiens, tiens, des auteurs africains, se porte bien –, auraient déplacé des montagnes pour permettre au fleuve Pactole de couler à flots. Pas Yasmina Khadra, dont le slogan christique « Les Algériens ne s’aiment pas assez ! », à défaut de marquer l’histoire de son pays, rappelle opportunément qu’il ne tient pas les marchands du Temple en odeur de sainteté.
Je n’aurai donc pas la cruauté de rappeler ici que le 20 juin 2011, YK recevait le prix Jean Gal de l’Académie française, doté de 40.000 euros, ce qui ne l’empêchera pas, peu après, de refuser de prêter aux éditions Après la Lune les quelques malheureux milliers d’euros qu’il avait promis, et qui feront cruellement défaut au moment de mettre en chantier la collection Bel Horizon, fin 2011, empêchant notamment toute possibilité de promotion.

Collection Bel Horizon (bouché)
Le plus rageant dans tout cela, ce n’est pas tant le mépris avec lequel j’ai été traité par ce monsieur. Même si j’ai sincèrement cru qu’après les emmerdes, les vaches maigres, les poursuites de l’Opus Dei, la précarité, ainsi que – comme me le disait un des mes associés – une « certaine incapacité chronique à vouloir m’enrichir », un miracle était possible. Le plus rageant dans cette affaire, c’est la façon dont ce monsieur a fait croire à des auteurs algériens (Hamid Grine, Fatéma Bakhaï, Francis Pornon, qui lui, est, français) que sa notoriété allait servir de caisse de résonnance à leurs écrits. Au lieu de ça, ce fut un enterrement de première classe, malgré de très beaux textes, mis en valeur par les belles maquettes de Philippe Routier. À part un article de Claude Combet dans Livres hebdo, il fallait être drôlement dégourdi pour savoir, en novembre 2011, que l’écrivain algérien le plus célèbre tendait la main à ses « frères de lettres » dans la maison d’édition créée par l’éditeur qui le fit connaître en France. Les écrivains algériens qui l’accusèrent de censure au Centre culturel algérien seront ravis d’apprendre que Yasmina Khadra se paya le luxe d’autocensurer les auteurs qu’il publia et ne leva pas le petit doigt pour les défendre. Y compris lorsque Camus dans le narguiléde Hamid Grine, poussé par une critique élogieuse de Gérard Collard à la télévision, connut un joli succès d’estime [950 réassorts en dix jours, ce qui n’est pas rien] qui aurait pu se transformer en best-seller pour peu que quelques moyens y fussent consacrés. Ce qui aurait eu, il est vrai, l’inconvénient de prouver que la langue d’écrivains algériens tels que Hamid Grine et Fatéma Bakhaï valait bien celle du maître.
« Pour moi, tu n’es qu’un accident de parcours. »
Voilà. Je me suis fait duper par Yasmina Khadra et je n’en suis pas très fier. Cela aura au moins eu le mérite de m’ôter mes dernières illusions de petit éditeur allant cherchant la pitance avec les dents,  défiant les lois du sérail, et ayant compris, mais un peu tard, que la crise, les restructurations du métier de l’édition et la révolution numérique avaient définitivement azimuté la galaxie Gutenberg, et que dans ce bouleversement de civilisation les petits éditeurs iconoclastes et désargentés ne peuvent pas jouer dans la cour des grands. Reste cette question, qui restera à jamais une énigme : « Pourquoi m’as-tu fait croire, Mohammed Moulessehoul, que tu m’aiderais ? Pourquoi avoir fermé ce « bel horizon » que tu promettais à tes compatriotes écrivains ? » Relisant ses derniers courriels écorchés, j’ai bien un début de réponse, que je m’abstiendrai de livrer ici, de peur de passer pour trop cruel.
« Tu m’as déçu. Tu as essayé de m’entuber. (…)
« De grâce, ne t'attribue pas le beau rôle. Ne dis pas qu'aucun éditeur ne voulait de Morituri. Gallimard l'avait accepté avec un rare enthousiasme avant de se rétracter suite à l'attentat de Saint-Michel. [sic] D'autres éditeurs le voulaient avant que Baleine se manifeste. Baleine a été la mauvaise porte, pour moi. Hormis l'à-valoir, je n'ai JAMAIS reçu un sou des droits de vente sur l'ensemble de la trilogie. La preuve, j'en subis encore les frais via Platet/Folio. On me rémunère au compte-gouttes. Des misères. Et seulement lorsque je les réclame. C'est-à-dire une année sur cinq. (…)
« Qu'espères-tu en te faisant passer pour une victime ? Je subis la mauvaise foi depuis 15 ans. J'avance toujours. Parce que je suis un homme droit. Inutile de nous écrire. Pour moi, tu n’es qu’un accident de parcours. Tu m’as pris mon argent. Je te le donne. L’avenir nous dira qui a été bon et qui ne l’a pas été. Adieu. »
Est-il besoin de préciser que je n’ai jamais « pris l’argent » de ce monsieur et que son entrée dans le capital des éditions fut dûment signée devant mon avocat ? Mais foin des aigreurs ! Il y a une vie après l’édition (l’écriture, par exemple). Si l’avenir de l’Algérie, après la réélection du fauteuil roulant de Bouteflika, est inquiétant, celui de Yasmina Khadra m’indiffère. Quant aux accidents de parcours, dont j’ai eu plus que ma part, ils sont parfois salutaires, pourvu qu’on n’y laisse pas sa peau.
Fin de la catharsis. Vive la littérature !
[Ajout du 28 avril : YK brandit la menace d'un procès.]