mardi 2 juin 2015

Le comité de lecture des éditions Gallimard, ou le miracle de la transsubstantiation quantique


Jésus de Nazareth
Jésus était réputé pour changer l’eau en vin [je donne ma version dans Le Nonos de canard, nouvelle publiée en 1994 dans la revue viticole Drunk]. Pour rendre hommage à cette stupéfiante capacité, et pour Le remercier de Son sacrifice sur la Croix, la religion catholique fit de ce symbole l’une des clefs de voûte de sa liturgie, donnant le nom d’eucharistie au miracle qui consiste à ingérer le « corps du Christ » chaque dimanche à l’office, sans briser le tabou du cannibalisme, après l’avoir préalablement métamorphosé en une galette de pain azyme collant au palais, appelée « hostie ». Lors du concile de Trente, en 1551, l’Église catholique baptisa cette opération (qu’il  ne faut pas confondre avec celle du Saint-Esprit) “transsubstantiation”, ce qui signifie littéralement : “transformation d’une substance en une autre”.
2015 ans plus tard, la prolifération des super-héros dans la littérature et au cinéma, la numérisation, et tout récemment l’imprimante 3D, ont renvoyé le mystère de la transsubstantiation au rayon des vieilleries mystiques. Partout où se trouve un ordinateur (c’est-à-dire quasiment partout) on multiplie, on métamorphose, on transforme, on métabolise, on duplique, on ventile, on disperse la matière.
Le dogme, néanmoins, reste vivace. Il lui arrive même de retrouver de la vigueur en des lieux si éloignés des autels de nos églises que même les voies impénétrables du Seigneur n’y permettent pas l’accès. C’est ainsi que l’on a pu, très récemment, relever une expérience de transsubstantiation dans un endroit peu connu pour être visité par la bigoterie : j’ai nommé le « temple » de l’édition française, les éditions Gallimard.
De quoi s’agit-il ?
Dispose-t-on de preuves ? N’est-ce pas une vile rumeur ? Affabulations ? Que dit la “littérature” à ce sujet ?
Justement, la littérature est muette. Enfin, était. M’étant personnellement trouvé (tout à fait par hasard) au cœur de cette troublante expérience, je me propose de briser le silence, en vous racontant comment les choses se sont passées.
Traces tangibles de l'esprit Bénuchot
Fin janvier 2015, après avoir publié une quinzaine de romans, le plus souvent dans des collections de “genre” (dont trois chez Folio Policier), je me décide à confier le manuscrit de mon (17e) roman L’Esprit Bénuchot au fameux « Comité de lecture », qui est aux éditions Gallimard ce que la Cène est au catholicisme : l’endroit où se prennent, entre la poire et le fromage, des décisions importantes qui, sans changer la face du monde, permettront aux heureux élus d’assouvir leur vanité d’écrivain, sinon d’accéder à la célébrité, voire à la postérité et à l’opulence financière.
Mon intention première était de le soumettre à Milan Kundera, écrivain pour qui j’ai la plus profonde admiration, dont je partage l’aversion pour la dématérialisation du livre, et à qui je suis redevable de cette exergue placée en tête de mon roman : « Le souvenir n’est pas la négation de l’oubli. Le souvenir est une forme de l’oubli. »  Ayant appris que ce dernier ne siégeait plus au comité de lecture, je soumis L’Esprit Bénuchot à un autre membre du Comité de lecture, Jean-Marie Laclavetine, doublant l’envoi à Guy Goffette, sur les conseils d’un écrivain publié dans la mythique collection Blanche.
Les semaines passèrent, apportant leur lot de refus. Un éditeur trouvera mon Esprit Bénuchot « trop atypique » pour ses prudes lecteurs ; un autre arguera, après avoir lu un digest de trente pages, que sa maison “ne publie pas de romans parlant de physique quantique” (sic) ; un autre (l’infâme Dilettante, pour ne pas le nommer) me reprochera des dialogues “pléthoriques et souvent creux” ; un dernier regrettant qu’il ne rentrât pas dans le cadre des ses collections, handicap rédhibitoire. (Comme vous le savez sans doute, les cadres des maisons d’édition sont généralement étroits, fixés de surcroît par des géomètres assermentés, soumis à des normes si sévères qu’elles font passer les ayatollahs bruxelliotes fixant le calibre des topinambours pour d’aimables marchands de tapis. Fin de la parenthèse.)
Jusqu’à ce jour d’avril, où eut lieu (le mot n’est pas trop fort) le miracle de la transsubtantiation !
Serge Haroche
Le matin-même, j’avais serré la main du prix Nobel de physique 2013 Serge Haroche, l’homme qui réalisa l’un des rêves d’Einstein en capturant vivant un photon (et dont j’ai fait la guest-star de mon roman, en compagnie d’un autre physicien, Etienne Klein), lors de sa leçon de clôture de la chaire de physique quantique au Collège de France. Persuadé que cette poignée de main aurait valeur d’adoubement, je rentrai chez moi, empli d’allégresse. Finis, les états superposés ! Enfin, L’esprit bénuchot allait quitter l’état “manuscrit mort ; non publié” pour celui de “manuscrit vivant ; publié”. Un message expédié par les éditions Gallimard faisait le pied de grue sur ma boîte à lettres électronique.
Je cliquai sur l’icône, au comble de l’excitation, et lus ceci :

Monsieur,
Nous vous remercions de nous avoir adressé votre manuscrit L’esprit Bénuchot. Nous en avons fait une lecture très attentive.
Nous avons apprécié votre écriture, sentie, nerveuse, enthousiaste – un enthousiasme qui diffuse et donne à votre texte une tonalité vivante.
D’autre part, quelques personnages pourraient permettre une identification adolescente, à commencer par Léa, jeune femme éprise de liberté, rêvant et créant, pleine de vie. Elle porte, avec Bénuchot, des valeurs fortes auxquelles des ados seraient sensibles : humanisme, solidarité, liberté.
Cependant, malgré ses qualités, nous avons choisi de ne pas retenir votre texte. À notre sentiment, la tonalité de votre projet n’est pas spécifiquement typée « adolescents ». Les considérations de Bénuchot, homme en grande partie insaisissable au trajet biographique complexe et bien avancé, donnent souvent lieu à de longs monologues (ou dialogues) s’apparentant à des leçons de choses : cela, au détriment d’une intrigue ou d’une trame plus définie et porteuse pour un jeune lectorat. D’ailleurs, la « caution » jeunesse qu’incarne Léa se trouve largement assujettie aux agissements, comportements et disparition de Bénuchot, n’étant de ce fait pas assez actrice.
Nous regrettons donc de ne pouvoir donner suite à votre projet, et de devoir vous adresser une réponse négative concernant sa publication.
En vous remerciant de la confiance que vous accordez aux Éditions Gallimard Jeunesse, nous vous prions de croire, Monsieur, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.
Le comité de lecture Gallimard Jeunesse

Monsieur Bénuchot au volant de son taxi
Je relus la note de lecture, soulagé que mes dialogues ne sonnassent plus creux et qu’on accordât enfin du crédit à mon histoire ; stupéfait qu’elle émanât du comité de lecture Gallimard Jeunesse. C’est que, loin d’être un brulôt érotique à lire d’une seule main, L’Esprit Bénuchot n’est pas à mettre entre toutes les mains, et il ne me serait jamais venu à l’idée de l’envoyer à une collection « pour la jeunesse ».
Je fis donc part de mon désarroi à Jean-Marie Laclavetine, que je ne connais que par ses romans, son peu de goût pour le climat germanopratin et ses articles dans Siné Hebdo. Celui-ci me répondit illico : 1°) que mon manuscrit, simultanément soumis à deux lecteurs du comité de lecture, ne pouvait être lu que par un seul lecteur ; 2°) qu’il avait été lu par l’autre lecteur ; 3°) que l’avis négatif de son confrère lui interdisait de le lire ; 4°) que, quoi qu’indigne de figurer dans la mythique collection blanche de la NRF, il avait été jugé suffisamment bien ficelé pour être soumis au département Jeunesse des éditions Gallimard ; 5°) que la réponse n’aurait jamais dû m’être adressée directement ; 6°) qu’il était sincèrement désolé pour le pataquès.
Fort dépité, mais bien obligé d’accepter cette loi d’airain, j’étais à deux doigts de sombrer dans un spleen baudelairien (y échappant de justesse en avalant une lichette de calvados) lorsqu’une voix jaillit dans mon cortex :
Monsieur Gaston
« Tu n’as pas été admis dans la Blanche, mais tu as connu les joies de la transsubtantiation ! Cela n’est pas donné à tous les écrivains de langue française ! Même Jean-Marie-Gustave-Antoine-Albert Le Clézio et Patrick Modiano, tout auréolés qu’ils fussent, n’ont pas connu cet égard ! Estime-toi heureux ! »
La voix grave, un tantinet éraillée, évoquait vaguement Antonin Artaud dans ses exercices microphoniques, et j’avais encore toute ma tête.
« La quoi ? » fis-je, reprenant une rasade de calva.
« La transsubstantiation ! Tu pensais que ta plume était trempée dans les affres de la littérature sénescente, alors qu’elle ruisselle à jamais des bouillonnements de la juvénile jeunesse ! Tu visais les vieux : te voilà chez les jeunes ! De quoi te plains-tu ? »
Mon esprit vacillait. Je bus une troisième rasade. Priai la voix de répéter. Ce qu’elle fit sans barguigner. Un quatrième verre trouva le chemin de mon gosier. Le doute n’était pas permis : c’était lui ! Gaston. C’était Gaston ! Gaston Gallimard ! Il me rendait visite ! Le matin : la main de Serge Haroche – presque 55 ans jour pour jour après que le Général de Gaulle m’eût fait une patouille, dans les bras de ma mère, à La Chapelle-Moche (Orne). L’après-midi : la voix de Gaston Gallimard.
Putain, mes aïeux, quelle claque !
Trèves de plaisanterie.
Depuis que je suis transsubstantiationné, mon petit cœur est fragile, la moindre émotion me bouleverse, et je n’ai pas trop le cœur à rigoler. Et cette mésaventure, si elle peut paraître banale, et assez peu traumatique, au regard des atrocités du monde, me paraît symptomatique de la « légèreté » avec laquelle les éditeurs (l’illustre maison de la rue Sébastien-Bottin[1] ni plus ni moins que les autres) traite les écrivains frappant à leur porte, surtout à notre époque où rôde la « mort numérique »  – quand je disais que je partageais les hantises de Milan Kundera, ce n’était pas pour faire le fanfaron… Refiler les manuscrits non éligibles à la Blanche mais néanmoins « dignes d’être lus » à la collection Jeunesse n’a strictement aucun sens. Quelque chose m’échappe. Suis-je déjà trop vieux ? Trop con ? Trop sensible ? Tout cela à la fois, peut-être… Qui a décidé cela ? D’autres maisons d’édition pratiquent-elles ce “recyclage” absurde, désobligeant pour les auteurs, d’une inélégance navrante ? Les auteurs sont-ils à ce point idiots qu’ils se trompent de cible ?
Milan Kundera
Merde, Gaston ! Je sais bien que tu n’es plus de ce monde, mais tout de même, j’avais envie de te le dire… Les écrivains ne sont pas des chiens. Ils ne tendent pas la patte pour faire l’aumône (certains, peut-être ; pas moi). Les écrivains sont des gens qui mourront, comme tout le monde. Sans doute est-ce d’ailleurs, pour beaucoup, cette obsession de la finitude qui les pousse à se livrer à cette étrange activité qu’est l’écriture, et qui rappelle, comme c’est drôle, l’étrangeté quantique dont fait état Serge Haroche dans ses cours au Collège de France, et qui se trouve être (quelle coïncidence !) l’un des sujets de L’Esprit Bénuchot. Est-ce une raison pour les achever avant l’heure, en leur infligeant cette absurde double peine ? Qu’en dites-vous, mon bon Gaston ? (Évidemment, à l’heure où j’écris ces lignes, la voix de Gaston est retournée aux limbes, je ne puis donc espérer aucune réponse.)
Simone de Beauvoir écrit dans La Force des choses : « C’est un plaisir et un repos de se remplir les yeux avec des mots qui existent déjà, au lieu d'arracher des phrases au vide. » Je crois qu’il est temps pour moi d’aller me remplir les yeux (en tout cas pour une durée probatoire et, je l’espère, provisoire) avec des mots qui existent déjà. Et de mettre L’Esprit Bénuchot au placard-purgatoire en essayant de le chasser de mon cerveau, d’où il aurait peut-être mieux fait de ne jamais chercher à s’échapper.
Tiens, je vais envoyer mon manuscrit, broché, imprimé en Didot corps 12 (à moins que je m’offre un Garamond), avec une belle couverture en quadrichromie, comme si la main d’un éditeur l’avait fait livre, à Milan Kundera.
Peut-être qu’il aimera ?
Ou pas.

[Ajout 15/01/2019. Publié en avril 2016 par un paltoquet qui ne trouva rien de mieux à faire que de le fusiller en faisant payer les balles à l’auteur, le roman renaîtra les 8-9 juin 2019 à l’enseigne des éditions Après la Lune, ressuscitées pour l’occasion, lors du Printemps bénuchot, qui se tiendra le long du canal Saint-Martin.]

1. Rebaptisée rue Gaston-Gallimard, oui, je sais… Mais si j’écris « l’illustre maison de la rue Gaston-Gallimard », on me rétorquera à bon droit que Gallimard n’est pas le nom de la rue, mais celui de la maison, et cela risquerait de nous emmener loin, trop loin, dans un débat toujours compliqué sur les fameux « états superposés » qui régissent la physique quantique (obsession de L’Esprit Bénuchot) : « Une maison peut-elle être à la fois une maison et une rue ? » Une rue d’édition ? Gaston Gallimard avait fondé une maison, pas une rue d’édition, et je ne suis pas certain que l’irruption du chat de Schrödinger dans cette affaire adoucirait les angles. Donc (et vous pourrez remonter là-haut dès que vous en aurez terminé avec cette note de bas de page) : rue Sébastien-Bottin me semble plus « convenable » que rue Gaston-Gallimard. 

samedi 9 mai 2015

"Le nonos de canard", nouvelle blasphématoire (revue Drunk, 1994)


Revue Drunk, mai 1994
Cette nouvelle parut en mai 1994 dans le n° hors-série Noces de Canailles de la merveilleuse et mythique revue Drunk, dirigée par Robert Crémieux, alias Stanzo, dont les textes fleuraient bon l’ivresse, le petit jésus en culotte de velours (avec ou sans sulfite ; à l’époque, on s’en foutait comme de sa première gueule de bois), l’imbibation bibinesque et les délicieux flavanols contenus dans le vin, dont seuls les béotiens ignorent qu'ils sont excellents pour prévenir les maladies cardiovasculaires.
Au sommaire : Cana-bis, de Michel Chevron, Ex-voto, de J.-B. Pouy, Priez pas sur le caviste, de J.-J. Languétif, Albina road, de Kayen, Jésus vint à Charenton, de Antoine Couder, Blanc de Cana, de Dominique Bard, Le nonos de canard, de J.-J. Reboux, Évangile apocryphe, de Patrick Raynal, Permanganate, de Philibert J. B.

LE NONOS DE CANARD
  
  Je suis un habitué, les légionnaires de garde du Jardin des Oliviers me laissent passer. Et pour la sixième fois, je vais le narguer sur sa croix – que voulez-vous, c’est plus fort que moi.
  Les deux types de la bande à Barrabas ont fini par expirer, mais lui vient tout juste d’entamer les préliminaires. Question de constitution. Je ne cache pas que ça me fait salement jouir de le voir plonger dans la douleur, l’acrobate.
  – Ça baigne, l’enchanteur ? je lui fais.
La crucifixion de Merlin, Giotto
  Et je me fends d’un crachat plus gros qu’un grêlon. La dernière fois j’ai visé le visage mais le zéphyr qui souffle sur le Golgotha me l’a renvoyé sur la joue et ce salaud a trouvé le moyen de ricaner. Alors je plaque mon glaire au-dessus du nombril, ça le chatouille atrocement, mais dans sa position, c’est tout juste s’il peut bouger un orteil.   Il entrouvre un œil et marmonne une insanité entre ses dents. Je lui adresse un bras d’honneur, je tourne les talons et je redescends vers la ville en songeant à la genèse de ma trahison.
  Et dire que tout ça est arrivé à cause d’un os.
  Un os de canard…

 On formait une fine équipe. Soudée. Efficace. Prête à tout. Dix ans d’expérience. Douze solides gaillards sans foi ni loi. Travailler nous répugnait. Vol, rapine, pillage. Enlèvement, séquestration, rançon, extorsion, viol et exactions en tous genres. Rien ne nous faisait reculer. Nous étions craints et respectés de la plaine de la Bekka à la vallée du Jourdain. Riches comme des Phéniciens. Chacun sa spécialité. Pierre n’avait pas son pareil pour égorger le bourgeois aviné, mais demandez-lui de couper le doigt d’une hétaïre récalcitrante (la spécialité de Simon) et il tremble comme une vieille abbesse. Question de tempérament.
   Et puis Merlin s’est joint à la bande.
  Môssieur Merlin n’aimait pas la violence. Il préférait la ruse, la filouterie, la magie. C’était un enchanteur. La voix douce et suave. Jamais un mot plus fort que l’autre. Avec du bagout et deux ou trois tours de prestidigitation, on va loin. Et quand ça ne suffisait pas, il vous hynotisait sa proie. Combien de commerçants soulagés de leurs deniers par la seule force de persuasion de ce charlatan ! Les techniques d’extorsion douce, la « séduction inductive » comme il disait. Ce salaud de Merlin était vraiment le roi du bobard. Qui se serait méfié de son regard de poisson crevé ?
Gentil Merlin et méchant Judas
  Au début, on se méfiait de son optimisme à tout crin. Mais ses méthodes étaient efficaces au-delà de toute espérance. Le charme opérait. Et puis, dans un sens, on économisait nos forces. Au lieu de suer sang et tripes pour un tonneau de marasquin, à peine débarqués dans un patelin, l’aubergiste nous ouvrait cave, grenier et fourneaux, les notables nous offraient leurs filles, femmes et maîtresses en fonction de nos péchés mignons ; suffisait de demander. Philippe et Thomas avaient un faible pour les vierges ; Matthieu, ce dégoûtant, les femmes impures ; André celles qui auraient pu être sa mère ; les deux Jacques détestaient les femmes et échangeaient leurs gitons ; Thadée était impuissant et Barthélémy se contentait de regarder, ce qui n’arrangeait pas sa surdité. Merlin, lui, partageait ses pulsions entre Jean, son protégé, que nous avions surnommé «l’Éphèbe du sérail», et une certaine Marie, une moins que rien qui venait de temps en temps partager sa couche, et dont il faisait grand cas.
  L’affaire tournait à plein régime. Merlin était devenu notre chef incontesté. Il n’avait pas son pareil pour souder l’équipe. Les mois ont passé.
  Seulement, le Nazaréen avait une idée derrière la tête. Il trouvait que les prêtres pharisiens nous faisaient de l’ombre. Il voulait sa religion à lui. Les miracles ont commencé à pleuvoir. Avec ses dons d’enchanteur, pensez s’il allait se gêner ! Et je te multiplie les pains, les poissons, les papillons et les glaces à la vanille. Et je fais marcher les paralytiques. Et je fais bicher les aveugles.        Dans la foulée, il a même rendu sa virilité à ce pauvre Thadée qui n’en demandait pas tant.
  Ça nous a fait rire un moment.
  On a moins ri quand on a commencé à nous appeler aux quatre coins du pays. Samarie, Judée, Galilée. La frénésie du rendement. Épuisant. On festoyait de moins en moins. Plus de femmes, plus de ripaille. De joyeux soudards, nous étions devenus de tristes représentants de commerce obligés de se coucher avec les poules pour prendre la route aux aurores. J’ai essayé d’alerter la bande. On n’est pas des veaux, non ! Mais j’étais le seul à renâcler. Et pour cause…
Les noces de Cana, Véronèse (musée du Louvre)
  Ce salaud de Merlin les avait pris un par un – ses apôtres, il disait ! –, et là, les yeux dans les yeux, une petite séance de suggestion, et il leur dictait la conduite à suivre.       Métamorphosés. Mais avec moi, ça n’a pas marché. J’ai un strabisme divergent, pour l’hypnose, c’est complètement rédhibitoire. De toute façon je me suis toujours méfié de ce barbu pas franc du collier. Je suis quand même resté avec eux, j’ai le sens de l’amitié.
  Et puis, un beau jour, nous étions invités à une noce quelque part en Galilée – dans une cité radieuse dont j’ai oublié le nom –, j’ai craqué.
 Le repas s’était pourtant bien passé. Pâtés d’alouette divins, excellent canard aux pommes, vin de Corfou grisant, une fille superbe à mes côtés. Drapé dans sa chasuble rouge et bleue, avec son air placide et son sourire béat, Merlin avait l’air d’une bonne femme à barbe. Comme d’habitude, il haranguait une foule de quidams tristes comme un clair de lune sur le lac Tibériade lorsque, tout à coup, le régisseur de la maison a annoncé à la troupe que le vin allait à manquer.
  Alors ce vantard a proposé de transformer l’eau en vin. J’étais en train de décortiquer mon pilon de canard en reluquant gentiment le galbe prometteur de ma voisine. À mes pieds, il y avait cet abruti de chien qui se jetait sur le bas de ma toge en aboyant. Le toutou réclamait sa pitance.
Deux paisibles lévriers
Merlin, c’est assez rare, a perdu son flegme. Il s’est mis à hurler.
  – Judas !
  – Oui patron ?
  J’ai bondi sur mes pieds en brandissant mon valeureux pilon, et le chien s’est mis à aboyer de plus belle.
  – Qu’attends-tu pour donner son os à ce pauvre chien ? On ne s’entend plus parler !
  Depuis que j’avais refusé d’entrer dans sa combine, ce salaud de Merlin ne ratait pas une occasion de m’humilier. Jusqu’ici j’avais encaissé, mais cette fois mon sang d’Iscariote n’a fait qu’un tour.
  – Pendant que tu y es, et puisque tu es si fort, Merlin, ai-je répliqué, tu n’as qu’à multiplier les nonos de canard ! Comme ça tu auras la paix…
  Ma réplique a été accueillie par un long murmure de réprobation.
Trente deniers facilement gagnés
  J’ai jeté au loin le cartilage du palmipède, et le ratier hystérique est allé se mesurer aux deux nobles lévriers attachés au pied des musiciens, dans un épouvantable concert d’aboiements féroces. Puis j’ai pris ma courtisane par la taille et j’ai quitté la table en sa compagnie. Croyez-moi, ça a jeté un froid *.
  De retour à Jérusalem un mois plus tard, je suis allé dénoncer ce maudit hableur à la milice juive et j’ai donné les trente deniers de récompense à un marchand de clous expulsé du Temple. Sans rire, un type comme ça, si  on ne fait rien pour l’arrêter, dans deux mille ans, on en entendra encore parler.

* Certains historiens font remonter à ce moment historique les origines de l’expression « un froid de canard ».
@ Jean-Jacques Reboux, avril 1994

jeudi 9 avril 2015

Brigitte Lamy, la magistrate qui estime que la police a le droit de crever les yeux des manifestants

Brigitte Lamy, défenseure incorruptible de la raison d’État
Lunettes customisées, boucles d’oreilles fantaisies pour égayer le sourire un peu triste, Brigitte Lamy pourrait être une Française ordinaire, une brave dame qui en bave dans la vie, épicière à Vallet, boulangère à Mauves-sur-Loire, caissière à Saint-Herblain. Une dame avec qui on serait tenté de s’attarder si on la croisait dans la rue ou au marché, vêtue d’une blouse ou d’un tailleur vintage. Pour partager quelques éclats de vie. On aurait tort. Car Brigitte Lamy exerce un tout autre métier. Un métier où même les hommes portent la robe. Et il semblerait que les éclats de vie ne soient pas le souci premier de cette dame.

Brigitte Lamy est magistrate, procureure de la République, plus précisément. Dans la bonne ville de Nantes. Est-elle mariée? A-t-elle des enfants? "Allons, allons ! La vie privée des magistrats ne nous regarde pas! Vous n'êtes pas sur le marche de Nort-sur-Erdre, jeune homme!" La chose a pourtant son importance. Car si Brigitte Lamy a un fils, ou une fille, on les plaint. Car Brigitte Lamy, au cas (vraiment très) malheureux mais toujours possible où son rejeton viendrait à rentrer un soir avec un œil crevé suite à un tir d’arme de guerre par un Robocop fasciste à qui l’État a délivré un permis de tirer les manifestants comme des lapins (en english, on dit "licensed to kill"), n’aurait de cesse de lui répondre : "Qu'est-ce que tu racontes, mon garçon? La police t’a tiré dessus? Mais tu es sûr que tu n’as pas glissé? Disposes-tu d’éléments permettant de caractériser cet abominable forfait? Allez, va te coucher, au lieu de raconter des bêtises! Et essuie-moi cet œil qui coule, s'il te plaît!"
Convenez que ces propos, dans la bouche d’une mère, en de telles circonstances, auraient de quoi choquer. Tout comme peut choquer le fait que dans la France post-sarkozyste-néo-lepénisto-hollandiste de 2014, des jeunes gens se fassent crever un œil dans la rue en se faisant tirer comme des lapins par des policiers, comme c’est arrivé à Quentin Torselli, Damien, Emmanuel et quelques autres, le 22 février 2014, à Nantes.

Quatre jeunes mutilés par la raison d’État, Nantes, 2014
Une magistrate de terrain à l’éthique exigeante
Brigitte Lamy, donc, est procureure de la République. Lors de son installation à Nantes en mai 2012, le quotidien Ouest-France dressait d'elle ce portrait plutôt flatteur (reprenant, il est vrai, son propre discours d’installation), dans l’espèce de novlangue tautologique et pontifiant en usage dans les feuilles locales lorsqu’un notable prend ses fonctions dans une de nos lointaines provinces.
Brigitte Lamy est considérée par ses pairs comme « une magistrate de terrain », dotée d'une « éthique exigeante » [rien à voir avec l’éthique molle de certaines magistrates, telle Laurence Mollaret, présidente du tribunal de Bobigny qui vient de faire condamner un policier pour usage intempestif du flash-ball]  soucieuse « d'entretenir des partenariats » (forces de l’ordre, collectivités locales, travailleurs sociaux) [no comment] car « la paix publique est l’affaire de tous » [mais pas des flics fascistes qui tirent les manifestants pacifistes comme des lapins, exemptés].
Trois ans plus tard, le 7 avril 2015, Brigitte Lamy, dont il ne me viendrait pas à l’idée de juger les compétences professionnelles mais dont la collusion avec des forces de police peu dignes d'une démocratie ne laisse pas de m’interroger, a de nouveau les honneurs de Ouest-France [ICI].
La procureure de la République a classé sans suite les six plaintes pour blessures déposées suite à la manifestation anti-aéroport Notre-Dame-des-Landes du 22 février 2014, estimant, je cite : « Nous ne disposons pas d'éléments permettant de caractériser une infraction. »  Rappelons que l'un de ces manifestants, Quentin Torselli, a été énucléé et vit avec une prothèse oculaire, et que deux autres ont partiellement perdu la vue.

Mise à jour  : Après avoir attaqué en justice le site Nantes Révoltée pour avoir diffusé l'article et la photo ci-dessus, Brigitte Lamy me poursuit en justice pour "injures publiques".
Le compte-rendu de mon audition (1er octobre 2015) se trouve ici.
Cette affaire a été classée sans suite au printemps 2016, pour prescription. J'ignore à quelle date précise, étant donné que l'information m'a été transmise par un journaliste nantais, et non par le tribunal de Nantes.

dimanche 22 mars 2015

Une lettre de François Béranger (avril 1998) à propos de "Poste mortem"



Dans cette lettre, datée du 6 avril 1998 et également adressée à Simone Dubois, la Petite Tueuse Tranquille [et quasiment co-auteure] de Poste mortem (en exergue duquel figurent quelques lignes de sa merveilleuse chanson Tranche de vie), François Béranger, évoquant les "charters de Chevènement", m’écrivait "Vingt ans de moins, je pars en Australie." Qu’est-ce qu’il dirait, Béranger, s’il voyait ce qui se passe maintenant dans notre douce France post-sarkozyste !
Dix-sept ans plus tard, je n’ai toujours pas suivi le conseil de lecture de l’ami Béranger. La vie sur terre (réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes), de Baudoin de Bodinat (L’encyclopédie des nuisances), qui pose la question, ma foi assez pertinente : "Et si la fin du monde avait déjà eu lieu?" C’est peut-être le moment ?

 

vendredi 27 février 2015

Nicole Champenois, la dame de Nicri, s’en est allée

Nicole au chant, Christian au piano : Nicri
Quatre jours après la mort de notre ami Hafed Benotman, Nicole Champenois vient de nous quitter, emportée par un cancer, et cette proximité rend sa disparition encore plus terrible. Hafed, Nicole, c’était, comment dire, la même "famille". La tribu du cœur. Deux cœurs qui s’arrêtent en quatre jours. Ce blog commence vraiment à devenir vachement aléatoire, et de moins en moins littéraire. Fait chier la mort.
Au festival Les nuits rallongent de St-Amand-Montrond
Nicole, c’était la voix féminine du groupe de rock Nicri. Une voix qui donne le frisson. Écoutez le morceau Mama, pour voir. Et tous les autres où elle chante. Et ceux où elle ne chante pas. Nicri. Ni pour Nicole. Cri pour Christian. Nicole Champenois. Chorégraphe, chanteuse. Christian Roux. Écrivain, compositeur, pianiste, scénariste. Nicole et Christian, on les voyait tout le temps ensemble. Sur les planches. À la ville. Dans les festivals. Aux pièces de théâtre de Hafed. Aux procès des copains (bien que ne rivalisant pas avec le professionnel des prétoires qu’était Hafed, j’en ai eu quelques-uns, eh bien, ils étaient toujours là, main dans la main). Des inséparables. La fusion amoureuse et artistique. Ils ont même écrit un livre pour la jeunesse ensemble, chez Syros. Je crois aussi me souvenir qu’ils étaient là, avec Jean-Hugues Oppel, lorsque j’ai fait la connaissance en chair et en os de Hafed, à La Maroquinerie, l’année où Hafed est définitivement sorti du zonzon.
Nicole et son sourire bienveillant, sa générosité, sa voix (je me répète), son rire, sa douceur. Emportée par le cancer. Quatre jours après Hafed (je me répète encore, les mots commencent à se tarir en cette foutue année 2015). En plus de chorégraphier les spectacles de son homme de cœur, Nicole était aussi une prof de danse qui enchanta pas mal d’élèves du côté du patelin des Yvelines, où elle créchait avec Christian. Pas loin de ses deux filles Laure et Joanna, impliquées elles aussi dans Nicri. À qui on pense très très fort. Et à Christian, encore, qui écrit : "Je n'ai pas réussi à la sauver. Je ne suis plus rien. Mais demain existera." Y a intérêt, mon pote. Avec toi. Avec nous. Et tous les amis de Nicole et Hafed.
Le site de Nicri, c'est ici. Nicole et Christian ont ensuite créé un autre groupe, Karnage Opéra, en écoute ICI. Ci-dessous, le clip de Monnaie, qui figure sur l’album Goutte à goutte.

Nicole lit un extrait de Kadogos (Rivages Noir), accompagné à la guitare par Christian Roux, sur le site de La Noirôde.

samedi 21 février 2015

Hafed Benotman, dernière cavale

Dans la préface au recueil de nouvelles d’Abdel-Hafed Benotman Les Forcenés, paru en 1992 aux éditions Clô, dirigées par l’excellent Claude Franqueville (réédité depuis chez Rivages, qui publient aussi ses romans), le grand Robin Cook écrivait : "Si je devais définir le travail de cet écrivain, je dirais que c’est son cœur qu’il arrache devant nous et pose, encore battant, sur la table."
Le cœur de notre ami Hafed a cessé de battre hier, dans la soirée du 20 février 2015, à l’âge de 54 ans, après deux semaines d’hospitalisation, et des années de lutte contre des problèmes cardiaques de plus en plus aigus, compliqués par l’inhumanité de l’administration pénitentiaire, qui fit tout pour reculer les soins ("hors-les-murs", on appelle ça "non-assistance à personne en danger").
Crédit photo Andrea Gandini
Cet état de fait est parfaitement résumé par Hubert Artus dans le très bel hommage qu’il lui rend sur le site de l’Express : "Certes, Benotman est un multirécidiviste. Certes, Benotman est une bonne partie du Code Pénal à lui tout seul. Mais à lui seul, comme son simple vécu en témoigne, et comme ses écrits le signent, il est l’illustration d’un acharnement administratif qui fabrique sciemment des récidivistes dans les classes sociales qu’un pouvoir veut annihiler. Un acharnement qui s’appelle vengeance."
Avis de recherche : où est Hafed ?
Abdel-Hafed Benotman n’aimait guère la vengeance. Il n’aimait guère non plus la première partie de son prénom (Abdel signifiant en arabe "serviteur", vocable peu prisé par cet homme épris de justice et d’insoumission). C’est pourquoi nous l’appelions tous Hafed. Dans sa courte mais incroyablement riche, dense et belle vie, Hafed aura tout fait : braqueur de banque, prisonnier (et non pas détenu, mot qu’il exécrait), évadé, créateur du journal L’Envolée (contre toutes les prisons), dramaturge, écrivain, scénariste, chanteur, acteur, animateur d’ateliers théâtre (j’en oublie sans doute). Personne n’a oublié non plus ses incomparables qualités d'amphitryon dans le restaurant qu’il tint pendant plusieurs années avec sa compagne Francine, rue de Chambéry, dans le XVe arrondissement de Paris (les habitués reconnaîtront l’avis de recherche ci-dessous, placardé dans les WC), et qui va très bientôt renaître dans le XIe arrondissement, 167 rue du Faubourg-Saint-Antoine, à l’enseigne Chez Francine. 
Quant à moi, je n’oublierai jamais – il aura fallu que tu ne sois plus là, Hafed, pour que je fasse mon outing – que je dois à ce fou de vie mon premier (et sans doute dernier) rôle en tant que comédien dans un court-métrage, Le petit train, réalisé par Inès Anane et Laurentino Da Silva, qui fait partie d’une série de très courts-métrages (3') sur  un thème qui lui était cher : "Y’a pas de justice!"
Hafed, tous les gens qui l’ont rencontré vous le diront, était un homme hors du commun, qu’il était difficile de ne pas aimer (seuls quelques juges, quelques flics et quelques banquiers incultes dérogeront à cette unanimité). Il est parti hier.
Il nous reste ses livres, aux éditions Rivages (le prochain, Erika, paraît aux éditions du Horsain), et le souvenir de cette belle gueule de bandit cultivé, de son rire, de son élégance, et de cette façon qui n’appartenait qu’à lui de vous poser la main sur l’épaule, lorsqu’il vous retrouvait, en disant avec son beau sourire : "ami".
Les éditions du Bout de la ville ont publié (2016) Ça ne valait pas la peine, mais ça valait le coup, écrits de prison, accompagnée d’un CD avec un florilège de ses participations à l'émission de radio L’Envolée.
Pour commander le livre, cliquer ici.

Dans cette vidéo réalisée lors du festival Offensive sur la littérature urbaine en mai 2011, l’ami Hafed résume tout cela en 5 minutes, avec son humour ravageur.
Hafed lit une nouvelle extraite du recueil Les poteaux de torture (Rivages).
Hafed a écrit plus de vingt pièces de théâtre. Voici la vidéo des Aimants, jouée (et mise en scène par Hafed) à l’Auditorium Saint-Germain en novembre 2013. [J'en parle ICI.] La précédente, La Politesse des foules, était encore plus forte, plus extravagante, et la mise en scène beaucoup plus pêchue, mais elle n’a pas été filmée.
Ami Hafed, le monde n’est déjà pas folichon, mais sans toi, il va falloir encore plus s’accrocher.

mercredi 4 février 2015

"Pandore outragé", une œuvre magistrale de Jean-Bernard Pouy

En cherchant dans mes papiers pour écrire un texte sur Tignous et Charlie Hebdo, j’ai retrouvé ce magnifique dessin réalisé par Jean-Bernard Pouy en 2007, à l’époque où je venais d’obtenir (brillamment, à la force du poignet, et de façon tout à fait autodidacte) mon CAP d’outrageur de poulets.