En pleine pandémie du coronavirus, impossible de ne pas penser à la terrifiante épidémie de grippe espagnole, qui n’avait d’espagnole que le nom, comme nous le rappelle cet excellent papier de Ouest-France publié en 2018, et sévit il y a tout juste cent ans.
1918. Les canons de la Première guerre mondiale n’ont pas fini de cracher l’horreur et la désolation, exterminant des millions d’êtres humains dans les conditions atroces que l’on sait, qu’une épidémie foudroyante prend le relais. D’abord appelée “influenza”, la grippe espagnole tuera entre 50 et 100 millions de personnes à travers le monde, parmi lesquelles le poète Guillaume Appolinaire.
L’ami limousin Christian Dufour me fait parvenir un texte qui tombe fort à propos, que je m’empresse d’insérer à ce journal.


Les “fantaisies limousines” de Christian Dufour
Retraité de l’Éducation nationale, titulaire d’un diplôme de pataphysique obtenu sous l’autorité du physicien Fernand Wouters (dont on sait que Raymond Queneau le tint en grande estime), ami et mentor du spécialiste mondial de la brouette Francis Mizio, Christian Dufour vit tout près de Limoges, où il est soumis au plus strict confinement.
Depuis plus d’un an, il s’est imposé de publier sur Facebook un écrit (savoureux) sur le Limousin, en lien avec la date du jour : traditions, événements historiques ou faits divers, personnages célèbres ou écrivains – qui pour être parfois imaginaires ne le sont pas moins...
On lira ici l’un de ces textes, publié en juin 2019 à l’occasion du premier – et dernier – Printemps bénuchot.
1918. Depuis la fin du mois de mai, mon grand-père est prisonnier en Allemagne.
De son village limousin, sa mère lui adresse des courriers réguliers.
Le 11 septembre, elle écrit : « Et toi, cher enfant, tousses-tu toujours ? Tu ne nous en parles jamais, mais, moi, j'y pense toujours. Ces jours-ci petit Jean est enrhumé. C'est une espèce de grippe. Chez Penaud l’ont tous eue. J'espère que cela sera peu de chose. » De toute évidence, elle ne souhaite pas le tourmenter – c’est d’ailleurs la seule fois où elle fera allusion à l’épidémie –, elle en sait plus qu’elle n’en dit.

Dans son numéro du lundi 9 septembre, Le Populaire du Centre — le quotidien local qu’elle lit chaque jour — a diffusé un communiqué, qui se voulant rassurant n’en est que plus inquiétant, de la préfecture de Corrèze : « Une épidémie de grippe thoracique sévissant actuellement dans diverses casernes de la garnison de Tulle, M. le préfet vient de réunir le Conseil départemental d'hygiène qui, après s'être entouré de tous renseignements utiles, a estimé que cette affection, connue sous le nom d'influenza, d'ailleurs en décroissance, n'est pas de nature à alarmer la population civile, mais qu'il convenait, néanmoins, de signaler aux habitants de Tulle certaines mesures préventives auxquelles il serait bon de recourir. » Suivent quelques mesures prophylactiques de bon sens : veiller à la propreté des maisons et dépendances ; faire bouillir l’eau destinée à la consommation (quand même !) ; se munir, à toutes fins utiles, de quinine…



Le 19 octobre, indigné, le journal nous annonce que le talapoin en chef limougeaud vient d’avoir une idée lumineuse : « On annonce que l'évêque de Limoges [l’évêque Héctor Raphaël Quilliet (vous aurez noté la coquetterie du « é » d’« Héctor »), cet éminent nigaud, nous venait, comme l’ami Bidasse, du Pas-de-Calais, et de l’extrême droite — la royaliste Action française, en l’occurrence — a décidé d'organiser des prières dans les églises de la ville pour la cessation de la grippe qui, dit-il, dans son communiqué, “a l'allure d'une épidémie troublante et a déjà fait de trop nombreuses victimes”. C'est vraiment inouï ! Et l'on se demande si ceux qui font appel à ces réunions ont toute leur raison. Comment !
Vous constatez qu'une épidémie sévit, qu'elle a déjà fait de nombreuses victimes et vous appelez les gens, femmes, hommes, jeunes filles et enfants à se rassembler dans les locaux les plus malsains de la cité ? Il faut bien espérer qu'en haut lieu on prendra les mesures qui s'imposent. Si vous avez la foi, si vous êtes convaincus que vos prières peuvent avoir quelque influence sur l'épidémie, faites-les donc chez vous. Mais sous le prétexte d'appeler la clémence de votre Dieu sur nous, n'allez pas créer des foyers de contamination. On a licencié les écoles, et cela, cependant, ne vous empêche pas de réunir vos patronages. Il est temps qu'on mette un terme à ces dangereuses... simplicités. Les autorités compétentes ont le devoir d'agir avec plus de raison et, dans l'intérêt général, de préserver les individus contre leur propre sottise. Nous pensons qu'un peu de prophylaxie vaudra mieux que toutes les prières du monde. »

Un entrefilet du Populaire du 25 octobre suscite, quant à lui, notre étonnement. Dans son édition du 22 courant, on avait pu lire — après des propos apaisants : « grippe bénigne », « les cas mortels sont très rares à Limoges » — les prescriptions du Conseil départemental d'hygiène concernant l’épidémie. Entre autres recommandations : « Lavage fréquent des cheveux, de la figure, de la barbe, des mains. Gargarisez-vous avec un liquide antiseptique. Désinfectez vos narines avec de l'éther, de la vaseline eucalyptolée ou goménolée. » Diable !

Nous reste à tirer les leçons du passé. Je ne saurais trop vous recommander de suivre mon exemple : fuyez les églises, ne vous abreuvez qu’au Négrita, et adoptez la semelle américaine. Inutile de vous poster ce soir aux fenêtres pour m’applaudir, je ne fais que mon devoir.
À demain, si vous le voulez bien !
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